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Un passant devant une affiche du sommet Chine-Afrique de novembre 2016, à Pékin. © Jason Lee/REUTERS

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Les promesses africaines de la Chine

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Économie

Chine-Afrique : l’irrésistible ascension des investisseurs privés chinois

Les premières sociétés chinoises à s’implanter en Afrique étaient surtout de grandes entreprises contrôlées par Pékin. Mais, à mesure que la coopération s’étend et se diversifie, les groupes privés sont de plus en plus présents, encouragés par les autorités.

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Mis à jour le 27 février 2022 à 16:11

Usine de fabrication de chaussures de l’entreprise Huajian, mêlant main d’œuvre locale et chinoise, dans la banlieue d’Addis-Abeba. © ZACHARIAS ABUBEKER/AFP

Le storytelling de la Chine peut paraître simplificateur. Mais lorsqu’il s’agit de raconter vingt ans de présence de ses acteurs économiques en Afrique – et même quarante, si l’on veut remonter aux balbutiements –, les slogans et formules de Pékin résument assez bien l’évolution de la situation.

La stratégie, expliquent les spécialistes du China-Africa Business Council (CABC), qui ont publié en 2021 un volumineux document sur le sujet*, a d’abord été d’« entrer sur le continent ». Puis est venu le temps de « s’y installer » et, enfin, plus récemment, celui de « s’y impliquer ». On appréciera la subtilité des nuances, tout en constatant que les termes ne sont pas choisis au hasard : comme sur les plans diplomatique, sanitaire ou culturel, la Chine entend donner une nouvelle dimension à son partenariat avec l’Afrique, en gommant l’impression d’une relation fonctionnant à sens unique. Bref, en « s’impliquant ».

Des débuts timides

La suite logique d’une aventure commencée timidement dans les années 1980 lorsque, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, le pays a décidé de libérer son économie et de se projeter hors de ses frontières. En Afrique, les premières manifestations ont été restreintes, relevant souvent de l’initiative individuelle et se cantonnant à quelques secteurs d’activité particuliers comme le commerce ou la restauration.

Durant la décennie 1990, la présence chinoise a pris plus d’ampleur, s’élargissant à l’industrie, tandis que les quantités exportées augmentaient et que Pékin commençait à accorder des prêts à un nombre croissant de pays. Mais, au niveau des entreprises, le mouvement restait modeste, avec, pour l’ensemble du continent, une centaine de projets d’investissements d’un montant total de 50 millions de dollars (44 millions d’euros).

C’est au début du XXIe siècle, au moment de la constitution du Forum de coopération sino-africain, que les échanges ont réellement explosé. La décennie 2000, expliquent les Chinois, fut celle des « petits pas rapides », avec une augmentation annuelle moyenne de 25 % des investissements en Afrique et des incitations de plus en plus fortes pour que les entreprises du pays s’implantent sur le continent.

La décennie des « petits pas rapides »

Mouvement encore accentué durant les années 2010, au cours desquelles Pékin a identifié une nouvelle liste de domaines d’activité clés : industrie, agriculture, finance, infrastructures, santé… « C’était devenu une nécessité, insiste un expert qui étudie depuis vingt ans la stratégie de Pékin en Afrique. L’économie chinoise est dimensionnée pour une croissance annuelle de 7 à 10 %. Quand celle-ci a commencé à fléchir, il a bien fallu trouver de nouveaux débouchés, en particulier dans des secteurs comme les travaux publics. Si le pays s’est mis à construire toutes ces grandes infrastructures à l’étranger, c’est aussi parce que son marché intérieur était saturé. Même le projet des “nouvelles routes de la soie” est, d’une certaine façon, une réponse à cette contrainte. »

Produire localement, avec une main d’œuvre africaine

La Chine, d’ailleurs, ne le conteste pas et, dans le document du CABC, les experts reconnaissent que s’implanter en Afrique, voire y développer une activité manufacturière, permet aussi d’économiser des droits de douanes et des frais logistiques. Après avoir massivement exporté sur le continent des marchandises made in China, l’étape suivante a donc consisté à les produire localement, avec une main d’œuvre de plus en plus africaine. Un mouvement qui ne devrait aller qu’en s’amplifiant, dopé à la fois par la démographie du continent, l’urbanisation rapide qu’on y observe et l’exploitation croissante de ses ressources.

Douze pays concentrent à eux seuls près de 70 % des investissements

Le développement de cette présence sur place se retrouve dans les chiffres. En 2003, le stock total (qui se cumule année après année) des investissements chinois sur le continent était de 4,9 milliards de dollars. Il était de 130,4 milliards en 2010, de 346,9 milliards en 2015 et de 473,5 milliards en 2020.

Géographiquement, douze pays concentrent à eux seuls près de 70 % des investissements – l’Afrique du Sud et la RDC dominant le classement de très loin. Un fait bien établi. Ce qui change, en revanche, c’est la part croissante des entreprises privées, qui, au départ, étaient pratiquement absentes et qui, en 2020, représentaient 70 % des investissements réalisés. Un chiffre cohérent avec les données contenues dans le fameux rapport du cabinet de conseil McKinsey, « Dance of the lions and dragons », qui avait fait grand bruit lors de sa publication en 2017. Les analystes anglo-saxons estimaient alors le nombre d’entreprises chinoises actives sur le continent à 10 000, dont 90 % à capitaux privés, et précisaient que 89 % de leurs salariés étaient des locaux.

Passage de témoin

Ce passage de témoin du public au privé – même si, dans un pays pratiquant le capitalisme d’État comme la Chine, la distinction n’est pas toujours facile à opérer – est au cœur du discours de Pékin. Qui encourage les entreprises privées à investir le continent, et leur facilite la tâche à travers la création de vastes parcs industriels leur permettant de prendre pied en Afrique de façon relativement simple et sécurisée. Une stratégie qui donne naissance à des écosystèmes complet avec, en aval de l’activité principale, une pépinière d’entreprises connexes et de sous-traitants censés s’implanter progressivement.

Les acteurs privés chinois, explique-t-on à Pékin, sont plus disposés à prendre des risques, et pratiquent des coûts moins élevés que leurs concurrents occidentaux, tout en faisant preuve de plus de souplesse et en étant davantage à l’écoute des marchés que les grands groupes contrôlés par l’État. Ils seraient aussi les mieux placés pour permettre à l’Afrique de se mettre rapidement à niveau dans certains secteurs innovants tels que les télécoms et les nouvelles technologies en général, la pharmacie, l’aéronautique ou encore le spatial. Et, de fait, si les Chinois sont loin d’être les seuls à proposer leurs services dans ces différents domaines, ils y sont de plus en plus incontournables.

Pour preuve, fin 2021, la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), déjà partenaire de l’Algérie, a lancé  le tout premier satellite éthiopien, tandis que le Mozambique s’est doté de l’équipement permettant de traiter les données des satellites météorologiques Fengyun. « La connectivité numérique est une clé du développement de l’Afrique, expliquait Sékou Dramé, directeur général de Sonatel, lors du Forum de Dakar. Travailler avec ZTE et Huawei nous permet de bénéficier de transferts de technologies et de compétences, mais aussi de faire du benchmark : nous voyons ce qui existe en Chine et que nous pourrions développer sur le continent. »

Vers une prospérité partagée

L’autre plus-value supposée des entreprises chinoises – qu’elles soient privées ou publiques –, c’est leur volonté affichée de contribuer au développement, d’aller vers ce que les partenaires qualifient de « prospérité partagée « . Dans cette logique, Pékin a classé les pays africains en trois catégories, auxquelles correspondent trois stratégies distinctes.

Dans les « pays riches en ressources », les entreprises étrangères sont vite soupçonnées de se comporter en pillardes

Dans les « pays à revenu intermédiaire » – Afrique du Sud et Égypte en tête –, la Chine veut apporter son aide en capital et en technologie, soutenir la création d’industries réclamant moins de main d’œuvre mais plus d’investissements et de brevets. Dans les « pays riches en ressources » – en priorité le Nigeria, l’Angola, le Congo, la Zambie, le Ghana, l’Algérie et la RDC –, qui constituent la deuxième catégorie, les entreprises étrangères sont vite soupçonnées de se comporter en pillardes. L’objectif affiché dans ces régions est donc de contribuer à la diversification économique, en fournissant financements et infrastructures logistiques.

La dernière catégorie, elle, est constituée de « pays moins avancés et moins bien dotés en ressources » – comme l’Éthiopie, le Kenya ou la Tanzanie. Sur place, le but est de « contribuer à l’industrialisation et à la modernisation », formulation vague dont personne ne songerait à contester le bien fondé. Sur le terrain, toutefois, les entrepreneurs chinois ne cachent pas que ces grandes ambitions se heurtent à certaines difficultés.

L’une des principales, explique un cadre dirigeant ayant fait le voyage à Dakar fin 2021, est l’incertitude quant au contexte réglementaire et au climat des affaires qui règne dans de nombreux pays. « Souvent, déplore-t-il, un contrat va être remis en cause suite à un changement de majorité politique alors qu’il a été signé et validé par les dirigeants sortants. » L’entrepreneur reconnaît cependant que ses compatriotes peuvent aussi avoir leurs torts : « Ça ne fait pas si longtemps que nous allons travailler à l’étranger et, souvent, nous ne maîtrisons pas toujours les codes en vigueur. Nous ne tenons pas assez compte des spécificités culturelles locales et nous peinons à nous adapter. Mais nous y arriverons, cela s’apprend », conclut-il avec optimisme.

* « Les forces du marché et le rôle du secteur privé – Investissements de la Chine en Afrique », CABC