Culture

Algérie – « Le Silence des dieux » : quand Yahia Belaskri sonde les rouages de l’absurde

Avec son nouveau roman, l’auteur de « Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut » décortique les lâchetés et les petitesses des uns et des autres face à la dictature, aux injonctions ineptes ou aux décrets arbitraires. Des pages aussi lucides qu’ironiques, qui peuvent évoquer la situation algérienne, mais pas seulement…

Mis à jour le 14 février 2022 à 18:29

L’auteur algérien Yahia Belaskri, né en 1952 à Oran. © ULFANDERSEN/Aurimages via AFP

Quand la réalité rattrape la fiction… L’expression est taillée sur mesure pour évoquer la portée visionnaire du Silence des dieux, de Yahia Belaskri. L’écrivain, né à Oran en 1952, situe l’action de son roman dans un village enclavé. Reliée au reste du monde par l’immuable procession d’un bus qui va et vient vers la ville voisine, la Source des Chèvres est mise sous cloche à la suite de l’intervention de soldats. Sans raison particulière, les autorités décrètent que toute personne qui tenterait de s’en échapper serait abattue sans sommation.

Replis vertigineux

Les habitants sont condamnés au confinement. Un mot désormais d’usage courant, mais une situation que l’auteur avait imaginée avant la pandémie de Covid-19 : « J’ai commencé ce roman au moment où Le Livre d’Amray est paru, en 2018. Cette histoire de village bouclé sur lui-même me hantait depuis longtemps. Le premier confinement, de mars à avril 2020, m’a permis de pousser plus loin l’idée, de la corriger, de la peaufiner. » Avec, en filigrane, un questionnement qui traverse le texte : « N’assistons nous pas, depuis quelques années, à des replis vertigineux, à la haine et au rejet de l’autre, le différent, le proche comme le lointain ? »

Faits du prince et caprices de la météo

Dans un premier temps, la décision d’isoler le village ne suscite aucune révolte, seulement de la résignation, car elle vient « d’en haut ». Un « en haut » qui rappelle celui du titre de son deuxième roman multiprimé, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut. L’expression pourrait illustrer le fatalisme des villageois soumis au fait du prince comme aux caprices de la météo, comme l’explique Yahia Belaskri : « L’Histoire de l’humanité est jalonnée d’asservissement et même d’avilissement. En nombre d’endroits, il suffit que le détenteur du pouvoir – un clan, un groupe, un dictateur, un autocrate – dise quelque chose pour que des pans entiers de la population suivent et même, parfois, devancent les désirs du chef. Cela m’évoque une légende très populaire à propos d’un roi possédant un éléphant. L’animal saccage tout dans le royaume et pousse la population à envisager de se révolter. Les habitants se réunissent alors et élisent un représentant. Celui-ci est reçu par le roi. Intimidé, tremblotant, il finit par supplier le souverain de trouver un second éléphant car… le premier s’ennuie tout seul. »

L’énigmatique marabout prospère grâce à ses charlataneries proposées à la population désemparée

Hystérie collective

Au lieu de souder les habitants, l’épreuve fait voler en éclats les liens sociaux. Entraînés dans une hystérie collective, les personnages se dressent les uns contre les autres. Les rapports de forces du « monde d’avant » se reproduisent… en pire. Ainsi, le riche assoit encore plus son pouvoir car, nous dit l’auteur, « il est évident que l’argent – c’est-à-dire la finance – dirige notre monde. Même les États y sont inféodés. »

L’énigmatique marabout prospère grâce à ses charlataneries proposées à la population désemparée : « Toute croyance actionne les mêmes ressorts de crédulité et, plus encore, d’absence d’esprit critique. Les superstitions sont d’un autre ordre que la religion car elles s’appuient sur la naïveté des personnes et flattent l’inculture. Chaque fois qu’un esprit surgit pour commenter, dialoguer, réformer, il est voué aux gémonies. »

Alors qu’une impitoyable chasse au bouc émissaire se met en branle, Ziani « le fou » est celui qui dit la vérité à ceux qui marchent sur la tête

L’esprit critique est incarné par celui qui est désigné comme le fou. Alors qu’une impitoyable chasse au bouc émissaire se met en branle, Ziani est celui qui dit la vérité à ceux qui marchent sur la tête : « Dans la littérature africaine, le fou a une place de choix car c’est celui qui dit sans se soucier des réactions qu’il suscite. Dans ce roman, Ziani le fou est une Cassandre et un poète à la Jean Sénac, « la vigie ». C’est la métaphore d’un monde où les valeurs humaines les plus nobles se diluent dans la médiocrité et le crétinisme. Le poète a beau dire, personne ne l’entend ou, lorsqu’on l’entend, on le met en prison, voire on l’assassine. »

La sécession des femmes

À l’inertie succèdent des querelles qui dégénèrent en violences. La résistance à cette escalade est portée par des femmes, victimes du joug ancestral patriarcal et incarnations même du courage. Rabaissées, elles se liguent et portent le flambeau de la révolte : « Ces Zohra, Alia, Fatiha, Setti et les autres, longtemps marginalisées, vont se battre contre les hommes. Elles décident d’ouvrir un autre chapitre de leur vie, seules avec leurs enfants. » Cette sécession qui libère les femmes et condamne les hommes : « Au village, les hommes restent seuls, perdus et se retournent les uns contre les autres, sauvagement, sans aucune aménité. »

Ce dont je parle, ce n’est pas d’un endroit spécifique, mais de la condition humaine

Comme toujours chez Belaskri, le pays où se déroule l’intrigue n’est jamais nommé. La Source des Chèvres est un village situé « quelque part dans le monde ». L’auteur nous en explique la raison : « Chaque fois, je me pose la question « D’où je parle ? » « De quel lieu ? » Et, chaque fois, l’évidence se révèle à moi : ce dont je parle, ce n’est pas d’un endroit spécifique, mais de la condition humaine. On peut inscrire ce roman en tous lieux où sévissent une dictature, une autocratie. Il n’est pas question de critique, juste de dévoiler ce qui est tu, non dit, ou si peu. »

Ressorts universels et villageois amorphes

Les ressorts qui animent les personnages ont beau être universels, on ne peut pas s’empêcher de penser au pays de l’auteur : « Si l’on y voit une allusion au pouvoir algérien, c’est que celui-ci se trouve dans une logique autocratique et refuse le dialogue avec les forces vives de la société. »

Mais, dans ces pages, une différence fondamentale avec la situation algérienne : le peuple algérien, lui, s’est révolté, au contraire des villageois amorphes du livre. Une source d’espoir pour Yahia Belaskri : « Le Hirak est tout sauf un feu de paille. Nombre d’analyses d’experts en tous genres ont fleuri, certaines fort à propos, d’autres plus fantaisistes. Je crois qu’il ne faut pas juger ce mouvement, mais comprendre ce qu’il véhicule : une aspiration à la liberté. À vivre, c’est-à-dire à entreprendre, à créer, à s’exprimer, à avoir le choix. Le Hirak constitue un moment important de l’histoire algérienne. Il renaîtra sous une forme ou une autre car l’aspiration à la liberté est toujours vivace. »

Le Silence des dieux de Yahia Belaskri, Zulma, 221 pages, 17,50 euros