Politique

Côte d’Ivoire : Téné Birahima, l’autre Ouattara 

Discret mais incontournable, le frère cadet du président est sorti de l’ombre depuis sa nomination comme ministre de la Défense, en mars 2021. Certains voient en lui un potentiel successeur de son frère. Ce que nient les intéressés…

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Par - envoyé spécial à Abidjan
Mis à jour le 3 février 2022 à 12:36

Le président de Côte d’Ivoire Alassane Ouattara (à g.) tient la main de son frère cadet Téné Birahima Ouattara lors du premier congrès du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le 26 janvier 2019 au stade Félix-Houphouët-Boigny à Abidjan. © ISSOUF SANOGO/AFP

Ils étaient plusieurs centaines, massés dans des gradins décatis. Certains portaient des tee-shirts à l’effigie du héros du jour. D’autres, des écharpes lui disant « merci ». Ce 30 décembre 2021, le petit stade municipal de Ouangolodougou avait fait le plein pour célébrer les « actions de développement » menées dans le Tchologo par le fils du pays : pas Alassane Ouattara mais son frère cadet, Téné Birahima.

Pendant longtemps, cet homme de 67 ans surnommé « Photocopie » pour sa ressemblance physique troublante avec son aîné, a préféré rester dans l’ombre du président plutôt que de s’afficher dans de tels meetings. Rares sont les Ivoiriens à pouvoir prétendre connaître cet homme réservé, qui n’expose jamais sa vie privée – il a une femme et deux filles. Mais le destin l’a poussé dans la lumière après les décès, survenus à quelques mois d’intervalle, du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly puis de son successeur, Hamed Bakayoko.

Le double du président

En mars 2021, après le décès d’Hamed Bakayoko, Téné Birahima Ouattara est nommé au poste de ministre de la Défense, avec rang de ministre d’État. Figurant désormais en troisième position dans l’ordre protocolaire du gouvernement, l’homme, qui était jusque-là habitué à œuvrer en coulisses, se retrouve propulsé sur le devant de la scène.

« Il aurait préféré rester là où il était, mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut, souffle un de ses intimes. Il s’est fixé comme devoir de toujours soutenir le président. Son frère a dû faire des sacrifices, il en fait donc aussi. »

Pour l’entourage du chef de l’État, ce choix était une évidence. Jusque-là ministre des Affaires présidentielles, Photocopie avait la haute main sur les dossiers sécuritaires au palais. Il chapeautait notamment les services de renseignement et siégeait au stratégique Conseil national de sécurité (CNS).

« Sa nomination n’est que la suite logique des choses, justifie un ministre. Depuis que nous sommes au pouvoir, il s’est toujours occupé des questions de défense et de sécurité. Après la disparition d’Hamed Bakayoko, personne n’était plus légitime que lui pour occuper ce poste, au-delà du fait qu’il est le petit frère du président. »

Le placer à la Défense, c’était aussi jouer la sécurité. La Côte d’Ivoire sortait alors d’une période électorale tendue, marquée par la reconduction d’Alassane Ouattara au sommet de l’État et par une période de vive contestation lors de laquelle au moins 80 personnes avaient trouvé la mort. Au sein du pouvoir, beaucoup redoutaient une tentative de déstabilisation interne. « Nombre d’entre nous ont été soulagés de voir que c’était lui qui était nommé », résume une figure de l’exécutif.

À part Amadou Gon Coulibaly, qu’Alassane Ouattara considérait comme un « frère », personne n’est aujourd’hui aussi proche du président que Photocopie. Entre eux règne une relation de totale confiance, quasi fusionnelle.

Quand le président quitte le pays, le cadet reste veiller au grain. Au sommet de l’État, nul n’ignore les liens très étroits qui unissent les deux frères. Lesquels veillent pourtant à respecter les formes lorsqu’ils sont en public et à afficher une certaine distance. « Alassane » et « Ibrahim » en privé deviennent alors « M. le président » ou « M. le ministre de la Défense ».

Loyauté sans faille

« Téné Birahima Ouattara voue une grande admiration pour son frère, presque un culte », estime un ministre. Depuis toujours, ce personnage discret fait montre d’une loyauté sans faille envers son aîné. Plusieurs le décrivent comme un authentique « légitimiste », comme l’était en son temps un certain Amadou Gon Coulibaly, dont Photocopie était aussi très proche. Suffisant pour voir en lui un éventuel dauphin ?

Le président ne lui demandera jamais de lui succéder, car il ne veut pas donner l’impression que nous sommes en monarchie

Il n’en est pas question, jurent les Ouattara. Très attaché à son image et à l’héritage qu’il laissera derrière lui, le chef de l’État sait qu’il s’attirerait une avalanche de critiques.

Dans une interview à Jeune Afrique, publiée en septembre dernier, il s’était voulu très clair sur ce sujet sensible : « Il fait du très bon travail et n’est pas intéressé par autre chose que les responsabilités que je lui confie. Il n’y a pas matière à débat. » « Le président ne lui demandera jamais de lui succéder, car il ne veut pas donner l’impression que nous sommes en monarchie. Téné Birahima est là pour remplir sa mission à ses côtés. Ni plus ni moins, jure l’un de ses intimes. En 2025, il aura 70 ans et il ne se voit pas rester au premier plan. »

Dans les rangs du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), nul doute que cette option susciterait des remous. « Quand Amadou Gon Coulibaly a été désigné, plusieurs avaient marqué leurs désaccords, certains ont même claqué la porte du parti. Imaginez un peu le bazar si, demain, le président choisit son frère comme dauphin. Son choix serait inévitablement contesté », estime un baron du parti présidentiel. « Au sein du RHDP, poursuit l’un de ses bons connaisseurs, Photocopie est plus craint qu’aimé. Il pèse surtout par le haut, grâce à son patronyme, mais il n’a pas vraiment cultivé d’alliances en interne. »

Les opposants, eux, n’écartent pas l’hypothèse. « Cela serait évidemment choquant, mais nous avons vu tellement de choses avec ce pouvoir que cela ne nous étonnerait pas, raille un proche de Laurent Gbagbo. Avec eux, il faut s’attendre à tout. »

Un autre fidèle de l’ancien président estime qu’Alassane Ouattara pourrait n’avoir n’aura pas d’autre choix. « Il sait très bien que sa retraite pourrait être perturbée par plusieurs affaires : la rébellion, les crimes commis pendant la crise postélectorale de 2010-2011, les victimes du bras de fer autour du troisième mandat… S’il veut être tranquille, il n’a pas beaucoup d’options. Soit il meurt au pouvoir, soit il place quelqu’un qui ne trahira jamais ses intérêts. Téné Birahima Ouattara est peut-être le seul à pouvoir remplir ce rôle. »

Une solution intermédiaire pourrait émerger et permettrait à Alassane Ouattara d’éviter les accusations de népotisme tout en étant rassuré. « Il pourrait désigner quelqu’un pour lui succéder à la présidence, comme par exemple le Premier ministre, Patrick Achi, et placer son frère à un poste stratégique dans la future équipe », pronostique une source diplomatique.

Militant des premières heures

Dernier de la fratrie derrière Gaoussou, Alassane, Rokia et Sita, Téné Birahima a toujours été en première ligne aux côtés de son aîné. En 1994, il fait partie du petit groupe qui fonde le Rassemblement des républicains (RDR). Signe de son rôle déjà capital, il en est désigné trésorier – fonction qu’il conservera jusqu’à la mise sur pied du RHDP.

« Il n’est pas juste là parce qu’il est le ‘frère de’, explique un ministre. Il a été de tous les combats. Il a une vraie légitimité au sein du parti, dont il est un des premiers militants. » Prompts à défendre son expérience politique, ses proches mettent volontiers en avant ses différents mandats : député de Kong, le fief familial, de 2011 à 2016 ; maire de la ville de 2013 à 2018 ; président du Conseil régional du Tchologo depuis 2018. Jamais loin de son frère durant ses campagnes, il maîtrise toutes les ficelles du métier. Ses détracteurs l’accusent, par exemple, de lancer des campagnes de presse pour polir son image ou écorner celle de ses adversaires.

Avant de s’engager à plein temps dans le sillage d’Alassane Ouattara, Photocopie a d’abord fait carrière dans la banque. Une fois sa maîtrise en économie obtenue à l’université d’Abidjan, il commence par travailler à la Société générale, dans les années 1980, avant de rejoindre la Banque Atlantique, en 1992.

En 1999, Henri Konan Bédié accuse l’établissement d’être à la solde de son frère ainé, alors opposant, et le pousse à en démissionner. Puis survient le coup d’État du général Robert Gueï en 1999, l’éviction de Ouattara de la présidentielle de 2000 au nom de l’ »ivoirité » et l’élection de Laurent Gbagbo. Téné Birahima Ouattara, lui, a rebondi en créant une société d’import-export de noix de cajou. En 2002, quand la rébellion éclate et que le pays bascule dans la guerre civile, le régime de Gbagbo l’accuse de transporter des armes dans ses camions. Avec sa mère, Hadja Nabintou Cissé, et ses sœurs, il quitte Abidjan pour s’exiler au Mali. Ils n’y reviendront qu’en 2006, après le décès de leur mère.

Démarre alors une longue campagne en faveur de son frère. Lors de la présidentielle de 2010, il se bunkerise avec lui et tout son état-major à l’hôtel du Golf. Ils n’en sortiront qu’en avril 2011, après trois mois de guerre et l’arrestation de Laurent Gbagbo. Direction le palais et la gestion des affaires de l’État. L’argentier du RDR est nommé directeur administratif et financier de la présidence, puis ministre des Affaires présidentielles. Il devient une personnalité incontournable du régime. « Le François Compaoré de Blaise Compaoré », sourit un opposant.

Poste clé

Après la réélection de son frère, en 2015, Photocopie se voit confier les dossiers sécuritaires au palais. Sa mainmise sur les services de renseignement fait grincer des dents, en particulier chez Hamed Bakayoko, nommé à la Défense en 2017. « Hamed estimait qu’en tant que ministre, il devait tout contrôler. Mais il s’agissait plus d’une bataille d’influence dans leur domaine que d’une vraie rivalité », tempère un membre du gouvernement.

Il n’empêche. Les Ouattara se sont interrogés sur les intentions du Premier ministre. Un an après le décès d’Hamed Bakayoko, certains de ses rivaux au sein du régime l’accusent d’avoir détourné de l’argent pour assouvir ses ambitions. Officiellement, pas question de salir la mémoire du défunt. L’entourage de Téné Birahima Ouattara préfère saluer son « travail formidable pour remettre de l’ordre dans l’armée » après les mutineries du début de l’année 2017. « Aujourd’hui, les choses reviennent à la normale et Hamed Bakayoko y a été pour beaucoup », assure l’un de ses proches.

Et puis Photocopie a d’autres préoccupations. La menace terroriste, en particulier dans le Nord, contre laquelle il « convient de faire face, sans paniquer », mais aussi le plan de refonte de l’armée, avec pour objectif le rajeunissement des effectifs et le remodelage de la pyramide des grades… En 2022, 3 000 soldats vont être recrutés, première vague d’un vaste plan de renforcement qui prévoit 10 000 hommes supplémentaires d’ici à 2024.

Du pain sur la planche donc, pour cet homme réputé méticuleux, limite pointilleux. « Pour l’instant, il fait le job », résume un diplomate étranger, même si l’opposition met plutôt en exergue son « fonctionnement opaque ».

« Il y a eu des changements de fournisseurs et des nouveaux contrats signés depuis le décès de Bakayoko. Nous n’avons aucune visibilité dessus. Quand nous posons la question en Commission défense et sécurité à l’Assemblée nationale, nous n’avons aucune réponse. Tout est caché », critique un opposant membre de ladite commission. « Ministre de la Défense , c’est un poste enviable pour se constituer un butin de guerre, c’est bien connu, lance une figure pro-Gbagbo. »

Des accusations balayées par les proches de Photocopie, qui démentent tout détournement ou malversation. « Il est au contraire très vigilant sur les questions financières, assure une source gouvernementale. Il regarde les chiffres à la virgule près et fait très attention aux dépenses. La preuve est qu’il a plutôt la réputation d’être pingre et de ne “pas donner”. »

Si l’avenir de Photocopie reste largement suspendu à ce que décidera Alassane Ouattara, son entourage assure déjà qu’il ne briguera plus de mandat. « Il laissera la présidence du Conseil régional du Tchologo,en 2023. Il faut laisser la place aux jeunes », indique un de ses proches.

L’application du fameux « renouvellement générationnel » prôné par Ouattara ? Selon l’entourage de son cadet, les deux frères sont sur la même ligne : que les « personnes d’un certain âge ne puissent pas se présenter à la présidence ». En clair : la réintroduction de la limite d’âge à 75 ans pour briguer la magistrature suprême est bien sur la table, après avoir été retirée de la Constitution adoptée en 2016. De quoi permettre à Alassane Ouattara (80 ans) de régler définitivement les cas de ses rivaux Laurent Gbagbo (76 ans) et Henri Konan Bédié (87 ans).