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L’Hotel Fleuve Congo, à Kinshasa. © DR

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Les lieux secrets du pouvoir

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RDC : à l’hôtel Fleuve Congo, « la crème de la crème »

« Dans les lieux secrets du pouvoir » (4/4). Si les palais présidentiels sont les symboles de la puissance des chefs d’État, d’autres édifices jouent un rôle primordial. C’est le cas du Fleuve Congo, dont les 22 étages au charme suranné dominent le cœur de Kinshasa.

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Par - envoyée spéciale à Kinshasa
Mis à jour le 14 janvier 2022 à 11:44

L’hôtel Fleuve Congo à Kinshasa © hotel fleuve congo

Tout se joue dans l’ascenseur. Finis les faux-semblants, les grands airs adoptés dans le lobby. Dans les quatre antres aux murs mordorés de l’hôtel Fleuve Congo, le visiteur ne peut plus mentir. Là, coincé dans quelques mètres carrés, il faut révéler qui l’on est.

Vous appuyez sur le bouton du 5e, l’étage juste au-dessus de ceux réservés à l’administration ? C’est que vous n’êtes qu’un banal journaliste. Votre chambre est au 15e ? Tout indique que vous êtes un artiste en vue ou un businessman venu prospecter. Vous vous hissez au 20e ou au 21e ? Vous ne pouvez être que ministre, discret conseiller d’un puissant ou patron prospère. Le 22e et dernier étage est un must : s’y trouve la suite présidentielle.

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De là-haut, la vue sur le gargantuesque fleuve Congo est incomparable. En face, il y a l’autre monde : Brazzaville, ses rares buildings et son pont. Revenez sur la rive kinoise, tournez la tête à gauche et juste derrière le mur surmonté de barbelés, vous apercevrez la résidence de l’ancien président, Joseph Kabila, avant que votre regard ne se perde dans la végétation. À droite, la villa blanche de l’ex-candidat à la présidentielle, Martin Fayulu, puis une partie de la Gombe, cette « République autonome » qui abrite des bâtiments officiels et les villas des plus riches des Kinois. C’est époustouflant.

Dire que l’on descend au Fleuve Congo, c’est comme voyager en business

Mais ce n’est pas que pour la vue que le tout-Kinshasa s’y presse. Pas plus, semble-t-il, pour la salle de sport ultra-moderne, où ne suent que de très rares clients, ni même pour la piscine, désespérément vide. Quant au court de tennis, il est bien moins prisé que la terre battue de Jean-Pierre Bemba, l’un des illustres habitants du quartier. Non, les hôtes de l’établissement préfèrent la discrétion des petites paillasses de la terrasse ou, mieux encore, celle des suites. « Dire que l’on descend au Fleuve Congo, c’est comme voyager en business. Cela annonce qui on est, commente un homme politique. N’y loge que la crème de la crème. »

Incontournable

Depuis son ouverture en 2012, les 25 000 mètres carrés de cet établissement cinq étoiles sont devenus incontournables. Ce n’est certes pas le seul : François Beya, puissant conseiller sécurité du président, lui préfère le Sultani et, juste après sa victoire à la présidentielle de 2018, c’est au Béatrice qu’on pouvait croiser Félix Tshisekedi.. Mais le Fleuve Congo a quelque chose d’unique. L’ex-footballeur Samuel Eto’o, les chanteurs Damso, Dadju, Gim’s, le champion du monde de boxe Junior Makabu… Toutes les stars qui viennent à Kinshasa le choisissent.

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C’est aussi là que l’État congolais loge ses invités et certains de ses dignitaires. Quelques figures du pouvoir bénéficient même d’une réservation à l’année. Avec des chambres dont le premier prix est à plus de 300 euros la nuit et qui peuvent vous coûter 1 200 euros, les clients ne peuvent qu’être importants.

Le personnel est rompu à leurs exigences, même les plus loufoques. Il y a ceux qui demandent par exemple que toute la décoration de la chambre soit changée avant leur arrivée : ils fournissent une photo de l’endroit tel qu’ils le veulent. Et ceux qui, insatisfaits des tournedos, langoustes et autres mets proposés à la carte, exigent des insectes.

Petit calibre à la ceinture

Mais en ce jour de novembre 2021, le défi est d’un autre ordre. Dans le hall, c’est le branle-bas de combat. Six chefs d’État sont attendus. Officiellement, il sont là pour un forum sur la masculinité positive qui se déroule dans l’établissement. Les détecteurs de métaux ont été sortis, les tapis rouges sont brossés frénétiquement et, aux côtés de quelques partisans survoltés acheminés en bus, des dizaines de 4×4 militaires lourdement armés ont envahi le boulevard Tshatshi qui longe l’hôtel. Voilà le lieu bunkerisé. Pour y entrer, il faut désormais montrer patte blanche.

Dans les étages règne une atmosphère électrique. Les sorties de secours ont toutes été ouvertes pour permettre une évacuation express, des personnages placides ont pris position sur chacun des paliers. Leurs costumes ne parviennent pas à dissimuler le petit calibre glissé à la ceinture. La sécurité de Paul Kagame a pris position.

Il est rarissime que le président rwandais se déplace à Kinshasa, ce n’est que la deuxième fois depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2019, et Paul Kagame ne restera que quelques heures, le strict minimum. Les deux chefs d’État doivent absolument se parler : en cette fin novembre, Tshisekedi est sur le point d’autoriser l’armée ougandaise à mener des opérations contre les Allied Democratic Forces (ADF) sur son sol. Il doit en informer son homologue rwandais, et c’est dans une suite du Fleuve Congo qu’il le fait.

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Loin du palais de la Nation, où il a accueilli plus tôt dans la journée ses pairs, Félix Tshisekedi multiplie les tête-à-tête en haut de la tour du cinq étoiles. Il s’entretient avec le Sénégalais Macky Sall, à qui il va transmettre la présidence de l’Union africaine en février 2022, mais aussi avec Denis Sassou Nguesso. Le Congolais est ici comme chez lui : c’est son hôtel préféré lorsqu’il dort à Kinshasa ; l’un de ses cousins s’y est même marié. Mais ce jour-là, il ne fera que passer, regagnant Brazzaville en hélicoptère dans la soirée.

« Wall Trade Center » d’Afrique

Certains font l’hypothèse que c’est la taille des chambres (au moins 37 mètres carrés) et le grand nombre de suites qui font du Fleuve Congo un hôtel si prisé. Dans ces petits appartements, on peut recevoir en toute discrétion. Et en toute sécurité. Après l’annonce de la victoire de Félix Tshisekedi à la présidentielle de 2018, alors que les contestations étaient aussi fortes que les pressions, c’est dans l’une des suites de l’hôtel que Corneille Nangaa s’était réfugié, se souvient un fin observateur politique. Le président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) n’habite pourtant pas très loin…

Le prestige du bâtiment remonte à la vision de l’homme qui a ordonné sa construction : Mobutu. Si l’hôtel n’existe que depuis 20 ans, cette grande tour vitrée installée au bord du fleuve a changé le visage de Kinshasa dès le milieu des années 1970. C’est le temps où le président n’est pas encore maréchal mais où il rêve déjà en grand. Il veut ériger l’immeuble le plus haut d’Afrique subsaharienne et lance les travaux de construction de l’édifice, qu’on appelle alors CCIZ – Centre de commerce international du Zaïre. Il y aura aussi les chantiers de l’immeuble Sozacom, ou encore de la tour de l’échangeur de Limete avec ses quatre piliers et son immense flèche.

Mobutu Sese Seko rêve d’y installer la grande bourse mondiale des matières premières

À l’époque, on ne craint ni la mégalomanie ni les comparaisons : le CCIZ est surnommé « World Trade Center », comme les plus hautes tours new-yorkaises du moment. Mobutu Sese Seko rêve d’y installer la grande bourse mondiale des matières premières. Ce sont finalement des bureaux administratifs et des ministères qui occupent la tour. Mais peu à peu, ses occupants quittent les lieux jusqu’à ce que la CCIZ soit totalement abandonnée au bout de seulement vingt ans. La raison ? Ces vitres qui recouvrent entièrement l’immeuble et qui ne s’ouvrent pas : il faut climatiser en permanence les lieux pour ne pas étouffer. Cela coûte une fortune !

Il faut attendre le début des années 2010 pour qu’un homme fantasme de faire revivre les lieux. Il s’appelle Cong Maohuai, mais à Kinshasa on le connaît sous le nom de Simon Cong. Cet homme d’affaire est un intermédiaire incontournable entre l’État congolais et les grandes firmes chinoises. Il détient notamment la Sopeco, la société qui gère les péages de l’axe routier entre Kinshasa et le port de Matadi, et ceux de la route qui relie Kolwezi à Lubumbashi, dans le Katanga. Pour ne rien gâcher, Simon Cong est en très bons termes avec le président de l’époque, Joseph Kabila, et sa famille. Mais il est aussi proche de Guy Loando Mboyo, un avocat devenu ministre de l’Aménagement du territoire de Félix Tshisekedi avec rang de ministre d’État.

Au début des années 2010, Simon Cong transforme la tour en hôtel et inaugure sa renaissance

Ce chinois polyglotte qui parle un parfait français injecte plusieurs millions dans la réhabilitation de la tour – on parle de 30 millions de dollars, sans que ce chiffre ne soit vérifiable (Simon Cong a refusé de répondre aux questions de JA). Il la transforme en hôtel et inaugure sa renaissance en 2012. Gérée par le groupe suisse Kempinski depuis 2014, elle est désormais administrée par Blazon Hotels, malgré des prises de contacts avec Accor Hôtels.

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Premier cinq étoiles de la ville, il sert aussi de siège à la Congo Construction Company, une société appartenant à Du Wei, un ami de Simon Cong. Ce businessman chinois est lui aussi bien connu à Kinshasa et son entreprise fait partie des acteurs majeurs épinglés par « Congo Hold-up », l’enquête menée par un consortium de médias et d’ONG sur les détournements massifs de fonds durant les années de règne de Joseph Kabila (2001-2018) pour leur rôle présumé dans le « contrat du siècle ». Une convention signée entre la RDC et la Chine qui n’a jamais été honorée.

Ruinart contre cognac

Adopté dès son ouverture par les hommes d’affaires, il l’est aussi par les politiques. Il est coutume que ce soit entre ses murs à la décoration un brin surannée que se fassent les gouvernements. « Nous habitons tous dans le quartier et passons des heures dans le hall de cet hôtel : recevoir au Fleuve Congo, c’est plus simple », explique un conseiller du président congolais. Les deux derniers Premiers ministres, Sylvestre Ilunga et Sama Lukonde y ont reçu des prétendants à des portefeuilles. On peut y attendre une audience pendant des jours, ou plutôt des nuits : les rendez-vous les plus stratégiques se tiennent aux alentours de 2 heures du matin, à l’heure où la ville dort.

Pour s’enjailler, il suffit de traverser le boulevard et de passer les portes d’un autre cinq étoiles, le Pullman

Feutré, guindé, le Fleuve Congo n’est pourtant pas du goût de tout le monde. « On s’y ennuie », lâche un entrepreneur kinois. S’enjailler, n’est pas compliqué. Il suffit de traverser le boulevard et de passer les portes d’un autre cinq étoiles, le Pullman.

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Là encore, c’est en haut que ça se passe. Au 8ème et dernier étage se trouve l’endroit le plus branché de la ville. C’est là que les rejetons des hommes politiques viennent boire un verre et danser le week-end : en guest star, on y croise souvent les enfants du président. Au « Belvédère », la boisson obligée est le champagne, que l’on consomme en grande quantité. Et pour être dans le coup, c’est du Ruinart qu’il faut commander.

Décidément, l’ambiance n’a rien à voir avec celle du Fleuve Congo où, qu’importe ce que l’on boit, pourvu que ce soit cher. Tandis que, sur la terrasse, retentissent les notes suaves d’une rumba congolaise, ce que les clients demandent régulièrement, c’est « la bouteille la plus onéreuse de la carte ». Il s’agit d’un cognac à 6 000 dollars.


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