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L’oscar de M. Mo

La récompense décernée par le milliardaire soudanais pour promouvoir la bonne gouvernance sur le continent suscite comme un malaise.

Pour les médias anglophones, qui ont largement rendu compte de l’événement, il s’agit de « l’équivalent africain du prix Nobel » – rien de moins. Pour la fondation Mo-Ibrahim, qui l’a décerné, ce prix est « le plus important du monde » : 5 millions de dollars, à raison de 500 000 dollars par an pendant dix ans pour l’heureux récipiendaire, lequel se verra en outre gratifié d’une rente de 200 000 dollars annuels jusqu’à la fin de ses jours. Guère étonnant dans ces conditions que le premier lauréat du prix Mo-Ibrahim récompensant la bonne gouvernance en Afrique, en l’occurrence l’ancien président mozambicain Joaquim Chissano, 68 ans, en soit resté sans voix. L’annonce en a été faite en grande pompe et à grand renfort de publicité au City Hall de Londres, le 22 octobre, par le président du jury, Kofi Annan.
À l’origine de cette distinction, dont le montant financier est plus de trois fois supérieur à celui du Nobel, un Soudanais de 61 ans, ex-magnat des télécoms, fondateur de Celtel et milliardaire en dollars depuis la cession en 2005 de sa compagnie à des intérêts koweïtiens, expert en relations publiques, un brin mégalomane et apôtre d’un nouveau style de leadership africain : Mo Ibrahim. M. Ibrahim, qui se targue de n’avoir jamais versé un seul dollar en dessous-de-table, pot-de-vin ou autre commission occulte pendant sa carrière d’entrepreneur sur le continent (une affirmation contestée par certains de ses ex-employés), avait, pour la première édition de son prix, placé la barre très haut. Étaient admis à postuler les anciens chefs d’État ayant volontairement quitté le pouvoir au cours des trois dernières années et dont l’exercice de ce même pouvoir pouvait être qualifié d’honorable. Au final, seuls deux ont répondu à ce casting exigeant : le Tanzanien Benjamin Mkapa et Joaquim Chissano. Quelqu’un, au sein du jury, s’étant souvenu que Mkapa, alors président, avait, en 2003, défrayé la chronique en se faisant offrir un jet à 30 millions de dollars au grand dam de la Banque mondiale, l’austère et modeste Mozambicain l’a finalement emporté. Bonne pioche, assurément.
Pour le reste, force est de constater que cet oscar de la bonne gouvernance lancé à grand tapage est avant tout une affaire anglophone, l’Afrique francophone semblant peu intéresser Mo Ibrahim – si ce n’est pour réaliser du chiffre d’affaires -, et le Maghreb encore moins. Le jury ne comprend ainsi qu’un seul francophone sur six, et le conseil d’administration de la fondation, un sur sept. L’index Mo-Ibrahim de la bonne gouvernance, sorte de classement des pays en fonction de leurs performances dans ce domaine, souffre du même tropisme envahissant. Enfin, on est en droit de s’interroger sur le paradoxe que constitue la remise d’une telle somme dans le cadre d’un prix censé lutter contre la corruption. Récompenser le désintéressement par de l’argent, de surcroît sans aucun contrôle de son utilisation, est une démarche quelque peu surprenante.

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