Politique

RDC : les raisons du fiasco de « Tshilejelu », le projet routier de Félix Tshisekedi

En tournée dans le Grand Kasaï, le président s’est inquiété du retard pris par les travaux routiers dans la région. Un rapport daté de novembre 2021 soulignait pourtant déjà le risque d’un « échec programmé » de ce projet. Explications.

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Mis à jour le 2 mars 2022 à 17:51

Félix Tshisekedi, président de l’Union africaine depuis février 2021, avait affirmé vouloir rompre avec la mauvaise gouvernance du passé en RDC. © Luis TATO / AFP

Lancé en mars 2021 par Félix Tshisekedi, le projet « Tshilejelu », qui prévoit la réhabilitation et la modernisation de plusieurs kilomètres de routes à travers le pays, patine. Le chef de l’État, qui a regagné Kinshasa le 7 janvier après deux semaines de tournée dans le Grand Kasaï, a profité de son déplacement dans sa région d’origine pour procéder à l’inspection des travaux des différents tronçons prévus.

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Le constat s’est avéré accablant et il s’est publiquement alarmé du retard pris par les chantiers. « Je suis venu pour voir de mes propres yeux s’ils ont travaillé ou pas. S’ils n’ont pas travaillé, ils me doivent des explications pertinentes, dans le cas contraire, ils iront en prison », a menacé Félix Tshisekedi devant la population de Kabinda.

Pourtant, à en croire une note datée du 30 novembre dernier et rédigée par le patron de l’Inspection générale des finances Jules Alingete Key, le président avait déjà été alerté d’un « risque majeur d’un échec programmé du projet ». Ce document, que Jeune Afrique a pu consulter, a été élaboré à l’issue d’une mission d’inspection menée à Mbuji-Mayi, capitale du Kasaï Oriental, et à Kinshasa.

« Escroquerie planifiée »

Le bilan dressé par le patron de l’agence anticorruption et le chef de la mission d’inspection, Emmanuel Tshibingu N’senga, est sans équivoque : huit mois après le lancement du projet, seuls 2 km de route ont été asphaltés à Kinshasa. Aucune portion ne l’a été à Mbuji-Mayi et seuls 6 km sur les 25 prévus dans la capitale du Kasaï Oriental ont fait l’objet de travaux de réhabilitation. Plus inquiétant encore, la note précise que les travaux dans les villes de Tshikapa, Kabinda, Lusambo et Mwene Ditu n’ont simplement pas débuté.

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Plusieurs raisons sont avancées pour justifier ce fiasco. Selon l’IGF, il existe tout d’abord un décalage entre le coût du projet présenté au chef de l’État et son montant réel. En effet, le document précise que le prix du kilomètre était initialement évalué entre 350 000 et 500 000 dollars mais que la signature du contrat s’est faite sur la base d’un coût global de 138 472 350 dollars pour 141 km de route.

Ce montant fait passer le coût de la construction à 982 073 dollars le kilomètre, doublant quasiment l’évaluation initialement présentée. « Les germes d’une escroquerie planifiée étaient déjà perceptibles », précise la note.

« Incapacité technique » de la société chinoise Crec 7

Toujours selon l’IGF, il existe également « un décalage entre le niveau de financement effectif et les travaux réalisés ». En effet, le rapport assure qu’un financement de 13 000 000 de dollars a été mis à disposition entre février et juin 2021 par la banque UBA et garanti par le Fonds national d’entretien routier (FONER).

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Pourtant, au moment de la rédaction de ce document, l’utilisation de ce financement ne s’élevait qu’à 4 061 583 dollars, laissant ainsi plus des deux tiers du montant (8 938 417 dollars) non utilisés. Cette enveloppe restante serait par ailleurs « théorique », ayant peut-être déjà été utilisée « sous forme de diverses commissions », souligne encore l’IGF pour qui ce couac est en partie dû à « l’incapacité technique » de la société chinoise Crec 7, sollicitée pour Tshilejelu, de « déployer les équipements et matériaux adaptés au projet ».

En août 2021, l’IGF, via sa « patrouille financière », avait suspendu l’approbation du paiement en faveur du projet. Dans une correspondance datée du 6 août et adressée à la directrice générale du FONER, l’agence anticorruption notait déjà que l’avancée des travaux contrastait « de très loin » avec l’ampleur du montant décaissé.


Suite à notre article intitulé « RDC : les raisons du fiasco de Tshilejelu, le projet routier de Félix Tshisekedi », la société Crec 7 nous a fait parvenir le droit de réponse suivant:

« L’essentiel des critiques sur le projet repose sur une note du responsable de l’Inspection générale des finances, à l’évidence de parti pris […]. L’IGF fait preuve d’une totale méconnaissance en matière de construction et de modernisation des infrastructures routières, car ignorant tout du génie civil. Sur quel fondement affirme-t-elle que, dans le projet Tshilejelu, l’exécution matérielle ne correspond pas à l’exécution financière pour justifier l’arrêt du financement ?

Le déploiement du matériel sur les chantiers peut prendre de 2 à 6 mois ou plus : ainsi le secteur du grand Kasaï est un espace difficile et enclavé, au contraire de Kinshasa, plus accessible […]. Sur le plan financier, la société s’est déjà expliquée. Elle répète ici qu’il n’y a jamais eu d’escroquerie et de soi-disant « détournement » de 13 millions de dollars […].

Le Fonds national d’entretien routier (FONER) apporte la garantie financière pour le compte de l’État et dispose d’un compte séquestre à l’UBA destiné au remboursement du prêt à raison de 1 million de dollars par mois. Seuls 7 mois ont été consignés. De ce fait, comment un quelconque détournement serait-il possible du compte séquestre de l’État ? […] En revanche, la Crec 7 a dépensé de ses propres deniers 6,8 millions de dollars… »