Économie

Covid-19 : drones, ports 4.0, Facebook, mobile money… Les clés pour accélérer la vaccination en Afrique

Alors que la production de vaccins s’accroît, le continent doit combattre les goulots d’étranglement logistiques, économiques et politiques de la vaccination, avance Rabah Arezki, ex-chef économiste de la Banque africaine de développement (BAD).

Mis à jour le 19 janvier 2022 à 13:11
Rabah Arezki

Par Rabah Arezki

Ancien économiste en chef de la BAD et Senior Fellow à Harvard Kennedy School of Government.

Des personnes font la queue pour recevoir une dose de vaccin Pfizer au marché principal d’Adjamé (Abidjan, Côte d’Ivoire), le 27 août 2021, pendant une campagne de vaccination contre le Covid-19. © Issouf SANOGO / AFP

Le taux moyen de vaccination sur le continent est décevant, avec environ 8 % des Africains complètement vaccinés. Cette moyenne masque de grands écarts d’un pays à l’autre. Alors que l’Île Maurice et le Maroc ont atteint des taux de vaccination complète de respectivement 72 et 61 %, ce chiffre demeure faible dans la grande majorité des autres nations, inférieur à 1% en République démocratique du Congo (RDC) et au Burundi par exemple.

Le nombre de cas d’infections au Covid-19 serait en augmentation mais le nombre de décès sur le continent reste relativement bas. Compte tenu de la faible capacité du secteur de la santé, y compris sur le volet de la prise en charge en soins intensifs, les systèmes sanitaires seraient presque immédiatement débordés si un variant s’avérait plus nocif que ce que le continent a connu jusqu’à présent. La vaccination est la seule option disponible pour éviter une catastrophe à venir sur le continent.

Malheureusement, plusieurs goulots d’étranglement font dérailler le chemin de l’Afrique vers l’objectif de 70 % de vaccination, qui ne sera atteint qu’à la fin de 2024 selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Au-delà des conséquences pour la population, ce manquement aura probablement des effets d’entraînement importants et négatifs sur le reste du monde, notamment en termes d’émergence de nouveaux variants plus contagieux.

14 juillet 2021 – Tente de vaccination de masse au stade de Treichville, Abidjan, Côte d’Ivoire. © Erick Kaglan / World Bank / Flickr / Licence CC

14 juillet 2021 – Tente de vaccination de masse au stade de Treichville, Abidjan, Côte d’Ivoire. © Erick Kaglan / World Bank / Flickr / Licence CC

Digitalisation des ports

Compte tenu de la montée en puissance rapide de la production et de la baisse lente mais régulière de la demande de vaccins dans les pays avancés, la pénurie de doses à laquelle l’Afrique fait face est en train de reculer. La Fédération internationale des fabricants et associations pharmaceutiques (IFPMA) a déclaré que le taux de production a maintenant atteint 1,5 milliard de doses par mois. Cela signifie que plus de 24 milliards de doses de vaccins pourraient être produites d’ici juin 2022. C’est enfin une bonne nouvelle pour le continent.

La corruption dans les ports engendre retards et coûts supplémentaires, qui pourraient faire dérailler la campagne de vaccination

Mais, à mesure que la pression diminue sur la production, les goulots au niveau de la distribution – en raison d’une mauvaise logistique, du manque de personnel pour vacciner ou de défauts de commande – vont apparaître plus criants. Avec un risque de voir, in fine, de plus en plus de dons ou d’achats de vaccins retournés ou détruits. Les dirigeants du continent doivent donc être tenus responsables de leurs efforts pour encourager la vaccination et remédier à ces goulots d’étranglement nationaux.

Au-delà de la nécessité d’un meilleur partage d’informations sur les disponibilités et volumes des dons, il est absolument indispensable d’améliorer la logistique dans de nombreuses régions du continent. La corruption dans les ports engendre traditionnellement des retards importants et des coûts supplémentaires, qui pourraient faire dérailler la campagne de vaccination.

Au Mozambique, les difficultés rencontrées dans l’infrastructure de Maputo fait que ce point d’entrée crucial n’a pas pu servir de plaque tournante de distribution pour les pays enclavés voisins. Accélérer la digitalisation des infrastructures, via notamment l’adoption de système électronique de gestion des flux, permettrait de suivre les doses de façon efficace.

Grâce au soutien du gouvernement allemand, l’UNICEF a livré à l’Ethiopie des congélateurs à ultra-basse température via COVAX. Chacun des 26 congélateurs peut contenir plus de 300 000 doses de vaccins COVID-19, facilitant ainsi le stockage et l’administration de ces vaccins dans tout le pays. © UNICEFEthiopie/Nahom Tesfaye/Flickr/Licence CC

Grâce au soutien du gouvernement allemand, l’UNICEF a livré à l’Ethiopie des congélateurs à ultra-basse température via COVAX. Chacun des 26 congélateurs peut contenir plus de 300 000 doses de vaccins COVID-19, facilitant ainsi le stockage et l’administration de ces vaccins dans tout le pays. © UNICEFEthiopie/Nahom Tesfaye/Flickr/Licence CC

Chaîne du froid et emballage

Autre grave écueil : l’insuffisance des chaînes du froid, responsable du gaspillage de 50 % de la nourriture produite aujourd’hui. Considérant que les vaccins doivent être réfrigérés, à très basse température pour certains, cela constitue une menace autre pour la vaccination. Le Ghana, par exemple, fait des livraisons par drones dans les zones isolées pour réduire les délais et besoins de réfrigération prolongée. Certains experts recommandent des investissements ciblés et stratégiques dans la chaîne de froid mais aussi dans l’optimisation des modes d’emballage des doses de vaccins.

Par ailleurs, le trop faible nombre de travailleurs en première ligne et l’insuffisance de leurs moyens est un autre point de tensions, auquel certains pays ont remédié en mobilisant des personnels médicaux de l’armée mais aussi des experts de la logistique. Pour rappel, le nombre moyen d’infirmier(ères) en Afrique subsaharienne se situe à un(e) pour 1 000 habitants, contre dix pour 1 000 au sein des pays de l’OCDE et 15 pour 1 000 en Amérique du Nord.

Il est l’heure de contre-attaquer sur le volet communication via une mobilisation de la classe politique

Alors que le taux d’urbanisation a rapidement augmenté sur le continent au cours des dernières décennies, il reste relativement faible, ce qui rend plus difficile l’administration du vaccin. Six Africains subsahariens sur dix vivent encore en milieu rural contre seulement deux sur dix en Amérique latine. Pour atteindre des segments de la population dans les zones reculées, la Côte d’Ivoire a innové et a envoyé des cliniques mobiles par exemple. Développer ces initiatives à grande échelle serait salvateur pour le continent.

Paiement mobile

L’action contre la dernière barrière, l’hésitation vaccinale, est sans doute l’une des plus délicates. Alors que les médias sociaux sont devenus un vecteur de propagation de la désinformation sur les vaccins, ce phénomène qui n’a pas fait l’objet d’une réponse proportionnelle pour rassurer les citoyens. Pire, plusieurs dirigeants ont contribué à accroître le doute sur la vaccination. Il est l’heure de contre-attaquer sur le volet communication via une mobilisation de la classe politique mais aussi des stars du football et de la musique.

Enfin, une incitation financière pour les ménages les plus modestes pourrait stimuler la demande de vaccination tout en les soutenant durant cette période difficile. Ce coup de pouce monétaire – financé par les pays les plus riches, des fondations et entreprises ayant notamment des intérêts commerciaux sur le continent – pourrait être transféré directement via les téléphones portables afin de s’assurer qu’il bénéficie bien au destinataire prévu. Ce mécanisme serait triplement gagnant en réduisant les inégalités vaccinales, sauvant des vies et en renforçant les économies.