Politique

Maroc : la voie royale des mathématiques

Les étudiants marocains sont de plus en plus nombreux à intégrer les grandes écoles françaises d’ingénieur. Au moment où l’Éducation nationale du pays est en crise, JA a enquêté sur les raisons du succès à l’international des élèves issus des classes préparatoires du royaume.

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Mis à jour le 21 janvier 2022 à 15:14

Chaque année, à l’issue du baccalauréat, les élèves ayant obtenu la note 20/20 (ou très proche) dans une discipline scientifique sont sélectionnés pour passer un concours afin de décrocher des bourses au mérite. © Chadi/Xinhua/REA

C’est un fait désormais établi : de plus en plus de Marocains intègrent chaque année les grandes écoles françaises telles que Polytechnique (X), CentraleSupélec, Mines, Ponts et Chaussées, etc. En 2021, au concours de l’X, 38 étudiants issus des classes préparatoires maths sup maths spé du royaume ont été admissibles.

La prestigieuse école accueille aujourd’hui 160 élèves répartis entre le cycle d’ingénieur, master et doctorat. Un record qui a poussé Le Figaro à s’interroger en décembre 2021 sur cette « insolente » réussite des Marocains et leur « incroyable » niveau en mathématiques.

Cette réussite serait-elle malvenue, car touchant des personnes issues d’un pays autrefois sous protectorat français ? s’interroge un haut commis de l’État marocain

Un article qui, pour beaucoup de Marocains, notamment les anciens élèves et les étudiants des grandes écoles d’ingénieur, n’est pas passé. « Le papier utilise des mots très maladroits comme “insolent”, laissant entendre que ce succès est déplacé. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il y aurait subitement une sorte de ruée vers les grandes écoles françaises ou pis, un grand remplacement… ?

Ou cette réussite serait-elle malvenue, car touchant des personnes issues d’un pays autrefois sous protectorat français ? » s’interroge un haut commis de l’État marocain, ancien de l’X, qui souligne que « cet article n’est pas conforme à la réalité du terrain, et son timing étonnant puisque le phénomène des étudiants en grandes écoles d’ingénieur n’est pas nouveau. »

En effet, depuis les années 1940 et 1950, nombreux sont les Marocains passés par le fameux circuit d’excellence classes préparatoires et grandes écoles françaises. Ils ont constitué et constituent toujours l’élite de l’État marocain et du secteur privé. Ministres, walis, gouverneurs, patrons de banque, grands industriels, chercheurs… Les ingénieurs diplômés de Polytechnique ou de Centrale représentent la colonne vertébrale de la technocratie du royaume.

Qu’on en juge : l’ancien ministre et figure de proue de l’Istiqlal M’hamed Douiri (X), le conseiller royal Meziane Belfkih (Ponts et Chaussées), l’ex-PDG de la Royal Air Maroc Driss Benhima (X), Mohamed Hassad (X-Ponts), l’actuel ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit (X), le ministre de l’Éducation nationale Chakib Benmoussa (X), l’ex-ministre des Finances Mohamed Boussaïd (Ponts et Chaussées), l’ancien ministre des Transports Karim Ghellab (Ponts et Chaussées), les frères Adil et Ismail Douiri (respectivement Ponts et Chaussées et X), l’actuel ambassadeur du Maroc à Paris Mohamed Benchaâboun (Télécoms Paris), Rachida Benabdallah (X), l’administratrice du groupe Saham Ghita Lahlou (Centrale)…

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Le parcours professionnel des élèves marocains à la sortie des grandes écoles a de quoi faire rêver. « L’histoire contemporaine du Maroc est peuplée de ministres et autres grands commis de l’État diplômés de Polytechnique, Ponts et Chaussées… Cela motive les élèves comme les familles, quelle que soit leur origine sociale.

Ceux issus des classes moins favorisées veulent mettre toutes les chances de leur côté pour s’en sortir, s’élever socialement. Pour ceux issus de l’élite, c’est une question de prestige et la possibilité d’être dans les cercles du pouvoir », nous explique Si Mohamed Koumtani, professeur agrégé de mathématiques qui a enseigné durant plusieurs années au Maroc, à Rabat.

Des élèves surentraînés

Les mathématiques sont certes un formidable carburant pour s’assurer un bel avenir professionnel dans le monde entier, mais la particularité du Maroc, c’est que les familles comme les élèves en sont largement conscients et travaillent tôt dans ce domaine : « Dès le collège, les élèves sont dopés et entraînés à l’extrême en maths. D’ailleurs, même quand ils ont de bons résultats, les parents les poussent toujours à travailler plus, à prendre de l’avance sur le programme, ils leur payent des cours particuliers », ajoute le professeur Koumtani.

Les heures consacrées aux mathématiques en terminale scientifique est bien plus important au Maroc qu’en France

Un point de vue partagé par cet étudiant marocain en 3e année à CentraleSupélec qui a effectué sa prépa en partie au lycée Ibn Timiya de Marrakech, puis à Louis le Grand à Paris : « Dès le plus jeune âge, au Maroc, un bon élève est un élève qui a de bons résultats en maths, contrairement au système français, qui a une approche plus polyvalente et met aussi l’accent sur d’autres matières comme le français, l’histoire… Bien avant la prépa, les professeurs de mathématiques sont très impliqués. Le programme enseigné est costaud par rapport à celui qu’on trouve dans les manuels français. Ce qui, bien sûr, n’est pas en faveur des élèves moyens, mais va stimuler énormément les élèves brillants et les pousser à se dépasser. »

D’ailleurs, le nombre d’heures consacrées aux mathématiques en terminale scientifique est bien plus important au Maroc qu’en France, et l’écart s’est encore creusé ces dernières années avec la réforme des lycées dans l’Hexagone.

« La France a un niveau très médiocre en maths. Elle est classée 26e pour les élèves de 16 ans dans le classement international Pisa, très loin derrière les pays asiatiques, le Canada ou le Royaume-Uni. Cela contribue peut-être à expliquer la performance des Maghrébins aux concours… », rappelle ce polytechnicien, agrégé de mathématiques, aujourd’hui installé au Royaume-Uni.

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Ce que nous confirme Allal Chabchi, agrégé de mathématiques qui enseigne actuellement en classe préparatoire aux grandes écoles d’ingénieur au Lydex de Ben Guérir, après plusieurs années au lycée Ibn Timiya de Marrakech : « Le programme marocain de mathématiques a l’avantage d’aller bien au-delà des notions de base de l’apprentissage de la logique, et des notions usuelles de suites, de fonctions ou de probabilité enseignées habituellement en France. Dès la classe de terminale, on initie les élèves à des concepts abstraits d’algèbre ou de géométrie comme les notions de morphisme, de groupes, d’anneaux, de corps ou d’espaces vectoriels, ainsi qu’une bonne dose d’arithmétique. »

L’objectif de cette démarche, assumée par les enseignants marocains, est clair. Comme nous le précise le professeur Chabchi, qui a préparé plusieurs générations d’élèves à intégrer Polytechnique ou Centrale, il s’agit de « constituer une base solide pour les élèves afin qu’ils soient prêts à affronter le programme de mathématiques assez ambitieux des prépas ». Et de préciser que « le programme contient, en plus de celui des prépas françaises, d’autres notions plus théoriques comme la complétude, la convergence de variables aléatoires, l’holomorphie. Même si ces notions ne sont pas prévues aux concours français, elles offrent, pour les élèves brillants, une meilleure visibilité et peuvent favoriser une résolution d’exercices ardus. »

Très bonne connaissance du système français

Pour la majorité des personnes interrogées par JA, qu’elles soient d’anciens élèves, des professeurs en classe prépa ou des étudiants en grandes écoles, le niveau des Marocains en maths et leur réussite aux concours ne reposent absolument pas sur un supposé gène ou une prétendue bosse des maths, mais sur un mélange de facteurs comprenant à la fois la très grande motivation des élèves, le soutien des familles, un programme ambitieux en mathématiques, un travail colossal, ainsi qu’une connaissance très fine du système des concours français…

On trouve des fratries, voire plusieurs générations au sein d’une même famille, de polytechniciens ou de centraliens », témoigne un ancien directeur de recherche au CNRS

« L’excellence et la réussite sont la conséquence immédiate de la détermination, de l’engagement et de la préparation de l’élève, quelle que soit son origine. Il y a des gens brillants et travailleurs partout. Mais il est probable que le fait qu’il y ait eu plusieurs générations de Marocains anciens élèves de grandes écoles favorise cette réussite. Non seulement ils représentent un modèle, mais leur expérience constitue aussi une source précieuse d’information sur les astuces et méthodes utiles lors des concours. On trouve d’ailleurs des fratries, voire plusieurs générations au sein d’une même famille marocaine, de polytechniciens ou de centraliens », témoigne un ancien directeur de recherche au CNRS, passé par le lycée Mohammed-V de Casablanca.

Un avis partagé par le professeur Allal Chabchi : « Les élèves marocains ont probablement une longueur d’avance sur pas mal d’autres candidats étrangers. Ils sont majoritairement bien informés sur les attendus pédagogiques des concours français grâce au retour d’expérience des anciens lauréats, mais aussi via leurs lycées, où certains professeurs sont eux-mêmes issus de ce parcours, et aujourd’hui par le biais des plateformes web, les forums, les réseaux sociaux. »

Une sélection volontariste

Il rappelle au passage qu’à ces éléments viennent s’ajouter le fait que les élèves des prépas au Maroc ont été sélectionnés parmi les meilleurs de toutes les régions, même les plus reculées : « La majorité des élèves sont passés par des étapes éliminatoires [locales, régionales ou nationales], des Olympiades de mathématiques qui testent leurs capacités de modélisation et de résolution de problèmes concrets et complexes mobilisant plusieurs savoir-faire, ce qui stimule leur esprit d’analyse, d’autonomie, d’ouverture, et anime leur sens du défi et de la concurrence. De plus, ce genre de compétitions nourrit sans doute l’amour et l’attachement aux mathématiques chez les jeunes. Une autre particularité du pays : chaque année, à l’issue du baccalauréat, les élèves ayant obtenu la note 20/20 [ou très proche] dans une discipline scientifique sont sélectionnés pour passer un concours afin de décrocher des bourses au mérite. Ce type d’activité ne peut que motiver ces élèves à approfondir leurs connaissances et à se familiariser à l’esprit de concours une fois en prépa. »

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À côté de ces aspects, il convient de mentionner aussi les efforts du ministère ou des associations civiles dans l’aide et la prise en charge des élèves lors de leurs déplacements en France pour passer les épreuves orales d’admission déterminantes. Mais si la réussite des Marocains aux concours des grandes écoles n’est pas nouvelle, le phénomène a pris beaucoup d’ampleur ces cinq dernières années. Surtout après la création du lycée pilote d’excellence de Ben Guérir (Lydex).

« Ce nouveau lycée pilote a sans doute contribué et contribuera à booster la totalité du système des classes préparatoires marocaines. Pas moins d’une trentaine d’élèves du Lydex ont intégré l’École polytechnique ces trois dernières années. Avec un tel palmarès, le système est devenu de plus en plus attractif, la concurrence plus rude, et le niveau des élèves n’a eu de cesse de progresser ; les professeurs sont amenés à faire de plus en plus d’efforts pour maintenir ce niveau d’excellence, ce qui se traduit par les bons résultats enregistrés récemment », témoigne le professeur Chabchi.

Si on accomplit le même vaste travail en Algérie, en Égypte ou ailleurs, il est probable qu’on obtienne des résultats similaires »

« Les élèves sélectionnés pour entrer en maths sup au Lydex viennent de milieux divers et de tous les lycées du Maroc, ceux des villes comme ceux des régions les plus reculées. Ils bénéficient d’un cadre de vie agréable où ils n’ont pas à se soucier des contingences logistiques puisqu’ils sont pris en charge de A à Z, bichonnés, nourris, blanchis, sans aucun souci matériel, logés dans un endroit dédié au travail, loin de l’agitation des grandes villes. Et le plus important : ils sont encadrés et coachés par un corps professoral d’élite, issu des rangs de l’Éducation nationale et qui a une expérience importante de la prépa », raconte notre ancien directeur de recherche au CNRS, lui-même diplômé de Polytechnique et dont le fils est actuellement scolarisé au Lydex en prépa.

Alors, les Marocains, des génies des mathématiques ? Pas vraiment. « Si on accomplit le même vaste travail de sélection et d’accompagnement en Algérie, en Égypte ou ailleurs, il est probable qu’on obtienne des résultats similaires », conclut le chercheur.