Politique

Quand Pékin nargue Washington dans la Corne de l’Afrique

En tournée pour quatre jours en Érythrée, au Kenya et aux Comores, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a annoncé la prochaine nomination d’un envoyé spécial pour la sous-région et dit son opposition « à l’hégémonisme ». Visés à défaut d’être cités : les États-Unis.

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Mis à jour le 7 janvier 2022 à 09:46

Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, et Raychelle Omamo, son homologue kényane, à Mombasa, le 6 janvier 2022. © Joseph Okanga/Reuters

La Corne de l’Afrique suscite décidément autant d’inquiétudes que de convoitises. De retour sur le continent depuis le 5 janvier, quelques semaines seulement après avoir participé, à Dakar, au sommet Chine-Afrique, le ministre chinois des Affaires étrangères a annoncé la nomination prochaine d’un envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique.

Depuis le Kenya, où il a fait cette annonce, Wang Yi a prévenu que Pékin avait l’intention de « jouer un plus grand rôle en faveur de la paix et de la stabilité dans la région », confirmant ainsi l’importance nouvelle que son pays semble vouloir accorder aux questions de sécurité.

Ce périple, entamé la veille en Érythrée, doit ensuite le mener aux Comores. Il s’inscrit dans une tradition vieille de trente-deux ans, qui veut que le chef de la diplomatie chinoise effectue son premier voyage de l’année en Afrique.

Accalmie en Éthiopie

Hasard du calendrier ? Cette tournée suit de quelques semaines à peine celle qu’Antony Blinken avait effectuée sur le continent et au cours de laquelle le secrétaire d’État américain avait clairement manifesté son intention d’y contrer l’influence grandissante de la Chine. Surtout, le voyage de Wang Yi coïncide avec l’arrivée en Éthiopie, ce 6 janvier, de Jeffrey Feltman, l’envoyé des États-Unis pour la Corne de l’Afrique.

Feltman espère profiter d’un moment d’accalmie dans les combats qui ravagent l’Éthiopie depuis plus d’un an pour amener les belligérants autour de la table des négociations. Les rebelles tigréens, qui se rapprochaient d’Addis-Abeba à la fin de novembre, se sont repliés dans leur bastion du nord de l’Éthiopie, et l’armée fédérale a affirmé qu’elle ne les y pourchasserait pas. La diplomatie américaine voit là une occasion qu’elle entend ne pas laisser passer.

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Les États-Unis n’ignorent toutefois pas qu’ils ont provoqué l’ire des dirigeants éthiopiens en retirant cette semaine leur pays de la liste des bénéficiaires du cadre commercial de l’Agoa. Raison invoquée : les atteintes aux droits de l’homme commises au cours de cette guerre.

Nous sommes des compagnons d’armes dans la lutte contre l’hégémonisme

Si le ministre chinois des Affaires étrangères n’a pas expliqué pourquoi il avait choisi de se rendre en Érythrée, au Kenya et aux Comores, une déclaration de son porte-parole, la semaine dernière, n’est pas passée inaperçue. « En tant que pays en développement, la Chine et les États africains ont une mission commune : sauvegarder [le principe de] souveraineté, s’opposer à [toute] hégémonie et parvenir au développement », a asséné Zhao Lijian, laissant entendre que la manière dont Washington réagissait à la situation en Éthiopie serait largement évoquée lors de la tournée du ministre.

« Nous sommes des compagnons d’armes dans la lutte contre l’hégémonisme », a-t-il ajouté dans une allusion peu subtile aux sanctions américaines. Wang Yi lui-même, dans l’interview qu’il avait accordée, à la fin de l’année, à l’agence de presse officielle Xinhua, avait pris un malin plaisir à rappeler que nul n’était « en mesure de faire la leçon aux autres en matière de démocratie ».

Nouvelles routes de la soie

En écho à cette déclaration, Wang Yi a exprimé, le 5 janvier à Asmara, l’opposition de Pékin aux sanctions que les États-Unis ont adoptées l’année dernière contre l’Érythrée en raison de l’implication de ce pays dans la guerre au Tigré. Il a dit aussi son opposition à toute ingérence dans les « affaires intérieures des États sous le prétexte [de défendre] la démocratie et les droits humains ». Ce soutien affiché survient alors qu’Asmara a rejoint, en novembre 2021, le projet des « nouvelles routes de soie ».

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Au Kenya, la situation en Éthiopie, qui avait été au centre des entretiens d’Antony Blinken à Nairobi, a été évoquée, ainsi que la question de l’allègement de la dette. La Chine a engagé dans ce pays de vastes projets d’infrastructures – chemins de fer, autoroutes et centrales électriques –, toujours dans le cadre des « routes de la soie ».

Reste l’étape comorienne, où, sans doute, une autre logique est à l’œuvre. Pékin n’ignore pas que de prometteuses réserves d’hydrocarbures ont été identifiées dans les eaux territoriales de l’archipel. Il accorde aussi une importance croissante à l’océan Indien, et le ministre a d’ailleurs prévu de se rendre dans les prochains jours aux Maldives et au Sri Lanka. La Chine a enfin tout intérêt à ouvrir de nouvelles routes commerciales, terrestres et maritimes, pour réduire sa vulnérabilité « au piège du détroit de Malacca », par où transite une part considérable du fret maritime mondial.

Enfin, l’aspect sanitaire devrait aussi être abordé. À Dakar, Pékin avait dit vouloir aider à la construction d’une « grande muraille immunitaire » et annoncé le don à l’Afrique de 1 milliard de doses de vaccins contre le Covid-19 en 2022. Quatre cent millions d’entre elles devraient être coproduites sur le continent. Lors du sommet, Wang Yi avait affirmé que dix-neuf pays africains avaient déjà signé des accords en ce sens.