Politique

Libye : Belkacem Haftar, Aguila Saleh, Khaled al-Mishri… De quoi ont-ils parlé à Rabat ?

C’est un trio d’adversaires politiques qui s’est discrètement réuni au Maroc après le report de la présidentielle libyenne du 24 décembre. Objectif : organiser le remplacement du Premier ministre, Abdulhamid al-Dabaiba.

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Mis à jour le 6 janvier 2022 à 16:22

Aguila Saleh (à g.), président de la Chambre des représentants, et Khaled al-Mishri, président du Haut Conseil d’État. © Montage JA; AFP

C’est en toute discrétion que devaient atterrir au Maroc, le 2 janvier, Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants libyens (équivalent du Parlement), et son adversaire politique, Khaled al-Mishri, président du Haut Conseil d’État et poids lourd des Frères musulmans.

Les deux hommes ont été rejoints, selon nos sources, par Belkacem Haftar, jouant les conseillers diplomatiques de son père, Khalifa Haftar. Ainsi que par Mustafa Gaddur, commandant de la puissante milice tripolitaine Nawasi.

Ce rapprochement surprenant est motivé par la volonté commune des participants d’écarter le Premier ministre, Abdulhamid al-Dabaiba.

Front anti-Dabaiba

L’objectif de la rencontre : trouver un terrain d’entente au moment où l’horizon électoral s’est obscurci après le report du scrutin présidentiel initialement prévu le 24 décembre.

Le Parlement n’a toujours pas validé la nouvelle date du 24 janvier proposée par la Haute Commission nationale électorale (HNEC) et acceptée par le Comité électoral parlementaire piloté par Hadi al-Saghir.

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Mais le consensus autour de la tenue des élections n’est plus d’actualité. De nombreux acteurs, Aguila Saleh en tête, souhaitent impérativement remplacer le gouvernement de transition.

Une partie du Parlement ne reconnaît plus le Gouvernement intérimaire d’union nationale (GUN) mis en place par le Forum de dialogue politique libyen (LPDF). Selon le président du Parlement, qui s’était mis en congé de ses fonctions pour se porter candidat, le mandat du GUN n’est ainsi plus valide depuis le 24 décembre.

Afin de remplacer le Premier ministre, Aguila Saleh doit obtenir la majorité au Parlement, qui est loin de lui être acquis

La proposition séduit les détracteurs du Premier ministre Abdulhamid Dabaiba. Alors que le GUN reste en exercice, Dabaiba a aussi repris du service : il avait délégué ses fonctions en novembre dernier à son adjoint Ramadan Abou-Janah pour pouvoir briguer la présidence.

Or, sans calendrier électoral clair, Dabaiba serait en mesure de se maintenir. Selon le président de l’Institut prospective et sécurité en europe (IPSE), Emmanuel Dupuy, « on pourrait voir se reproduire le même schéma qu’avec l’ex-président du Gouvernement d’accord national (GAN) Fayez al-Sarraj. Avec l’aval de Stephanie Williams, conseillère spéciale de l’ONU sur la Libye, le gouvernement de transition peut se pérenniser et devenir un gouvernement de continuité ». Afin de le remplacer, Aguila Saleh doit obtenir la majorité au Parlement, qui est loin de lui être acquis.

Pour le moment, Dabaiba est en position de force. Soutenu par la Turquie, appuyé par d’importantes milices de Misrata et plutôt populaire à Tripoli, il est devenu un puissant acteur de la scène politique et économique libyenne.

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Parallèlement, des alliances se préparent. Le 22 décembre, une dizaine de candidats de l’ouest et de l’est s’étaient affichés à Benghazi faisant front commun pour soutenir le processus électoral. Parmi eux figuraient Khalifa Haftar, Fathi Bachagha, l’ex-ministre de l’Intérieur du GNA, et Ahmed Miitig, ancien numéro deux du Conseil présidentiel.

Rabat joue les facilitateurs

Selon nos informations, cette rencontre n’a pas été organisée à l’initiative du Maroc, sans l’aval duquel, toutefois, elle n’aurait pu avoir lieu. Jusqu’alors, ces réunions inter-libyennes se faisaient souvent sur invitation des institutions parlementaires marocaines.

Rabat avait accueilli plusieurs rounds de pourparlers entre Aguila Saleh et Khaled al-Mishri pour préparer le cadre électoral en septembre et octobre 2021. Jusqu’à présent, le Maroc s’est positionné en médiateur sur le dossier libyen. Il avait ainsi encadré la signature des accords de Skhirat en 2015.

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Comme la communauté internationale est à la peine après l’échec de l’organisation de l’élection présidentielle, le royaume chérifien veut profiter du vide pour reprendre la main. « Dans le contexte actuel, le Maroc a compris qu’il a une carte à jouer », concède Emmanuel Dupuy.