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Un passant devant une affiche du sommet Chine-Afrique de novembre 2016, à Pékin. © Jason Lee/REUTERS

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Les promesses africaines de la Chine

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Chine-Afrique : les habits neufs de la diplomatie de Pékin sur le continent

Le sommet Chine-Afrique de Dakar, organisé à la fin de novembre 2021, marquait les vingt ans d’un partenariat que Pékin comme le continent jugent solide et indispensable, comme l’a encore prouvé la crise du Covid. Un partenariat auquel les deux parties veulent faire franchir une nouvelle étape.

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Mis à jour le 19 janvier 2022 à 11:05

Discours du président chinois, Xi Jinping, retransmis par vidéo lors du Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), à Dakar, le 29 novembre 2021. © Seyllou/AFP

Le Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), qui se tient tous les trois ans, se termine rituellement par une série de déclarations bilatérales par lesquelles Africains et Chinois, tout en renouvelant leurs vœux de fidèle amitié, tracent les grandes lignes de leur collaboration pour les années à venir.

Organisé quelques jours à peine après la COP26 de Glasgow, le Focac de Dakar a logiquement mis l’accent sur la lutte contre le changement climatique. L’un des quatre grands textes adoptés par l’ensemble des participants porte précisément sur ce sujet. Cette déclaration de quatre pages mérite d’être évoquée, car elle constitue un cas d’école pour qui veut comprendre le fonctionnement de la relation Chine-Afrique, sa logique, ses objectifs et les principes qui la sous-tendent.

Intérêts communs

« La Chine est le plus grand pays en développement et l’Afrique est le continent qui regroupe le plus grand nombre de pays en développement », rappellent les signataires comme pour expliquer que Pékin et le continent ont naturellement des intérêts communs mais, plus profondément, des vues convergentes sur bien des sujets d’intérêt mondial.

Rappelant que le réchauffement climatique constitue « un défi majeur » pour l’humanité tout entière, et plus particulièrement pour les pays du Sud, ils appellent à mettre « effectivement » en œuvre les engagements pris lors des grands sommets, de Kyoto à Paris. Manière sibylline de souligner que certains grands pays développés s’abstiennent depuis des années d’appliquer les décisions prises au nom des principes qu’ils prétendent défendre.

Les signataires soutiennent la candidature de l’Égypte à l’organisation de la COP27

Les deux parties appellent aussi les pays riches à financer, comme ils s’y sont engagés, les efforts des pays pauvres en faveur de l’environnement. Montrant l’exemple, la Chine a profité du Focac pour annoncer de nouvelles aides financières dévolues à ces questions, ainsi que la formation de spécialistes africains de l’environnement. Pékin s’est également engagé à ne plus construire de centrales à charbon hors de son territoire. L’organisation d’un sommet Chine-Afrique entièrement consacré au réchauffement climatique a en outre été annoncée « dans le cadre de l’Initiative des nouvelles routes de la soie », d’où doit déboucher un « plan d’action triennal ».

Les partenaires concluent leur texte en rappelant que, pour réaliser leurs buts, ils se placent sous l’égide de l’ONU (avec ses « objectifs pour l’horizon 2030 ») et de l’Union africaine (avec son « agenda 2063 »). Ils soutiennent enfin la candidature de l’Égypte à l’organisation de la COP27, qui serait ainsi la première à se tenir en Afrique.

Quatre pages pour condenser la philosophie générale d’une alliance : solidarité entre pays émergents ou en développement, rappel à l’ordre pour les donneurs de leçons, allusion aux Nouvelles routes de la soie et serment d’allégeance aux principes du multilatéralisme… Tout y est.

Harmonie et non-ingérence

Mais le fait que tout y soit ne signifie pas pour autant que rien ne doive changer. Le sommet de Dakar, marquant le vingtième anniversaire de ces grands rendez-vous, était aussi censé marquer une évolution de la relation, dont les deux partenaires semblent estimer qu’elle est arrivée à une certaine maturité.

Une relation fondée sur quelques principes sans cesse réaffirmés : « harmonie », « sincérité », « égalité », « respect mutuel », « amitié et bonne foi ». L’idée selon laquelle, contrairement à beaucoup d’autres partenaires potentiels, la Chine offre son aide aux pays africains sans se mêler en aucune façon de leurs affaires intérieures est martelée.

Pour les délégués africains, Taïwan a vocation à revenir dans le giron de la Chine

Sur ces bases solides repose une action diplomatique conjointe, sur le plan international. Saluant l’accession d’un nombre croissant de hauts responsables africains à des postes de direction au sein des instances de gouvernance mondiale – ONU, OMS, OMC… – , la Chine rappelle qu’elle appuie l’initiative visant à donner au continent un siège (tournant) au Conseil de sécurité des Nations unies. En miroir, les délégués africains réaffirment quant à eux leur adhésion au principe « d’une seule Chine » et, si cela ne semblait pas assez clair, soulignent qu’à leurs yeux Taïwan a vocation à revenir dans le giron de Pékin.

Routes logistiques

Les objectifs futurs sont définis. Augmenter les investissements croisés, transformer les « zones de coopération économique » chinoises en Afrique en « zones de démonstration de la coopération Chine-Afrique sur la chaîne industrielle et d’approvisionnement », doper les échanges commerciaux, aller vers une croissance verte, abaisser les droits de douane, promouvoir les produits africains en Chine, aider à la mise à niveau technologique du continent, tracer des routes logistiques efficaces et sûres.

En Afrique, il commence à y avoir une déception très claire à l’égard des Chinois, insiste Jean-Yves Le Drian

L’idée de coopération militaire, si elle reste traditionnellement discrète dans la relation sino-africaine, n’est pas oubliée. En outre, Pékin aborde pour la première fois la question des secteurs sportif et culturel. Autant de petites touches qui, progressivement, semblent dessiner un nouveau type de relation. Les documents publiés à l’issue du Forum de Dakar regorgent d’ailleurs de formules évoquant « une nouvelle marche », « un nouveau chapitre » ou « un nouveau palier ».

L’entente cordiale ainsi affichée est-elle réellement sans nuages ? Dans certaines chancelleries, on n’y croit guère. C’est sans doute Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, qui s’est montré le plus offensif : « La nouveauté, en Afrique, c’est qu’il commence à y avoir une déception très claire à l’égard des Chinois. Les responsables africains se sont rendu compte qu’il s’agit d’un marché de dupes », a-t-il déclaré lors d’une interview réalisée quelques jours avant le Forum de Dakar. Cette sortie a provoqué une réplique sans appel de la diplomatie chinoise qui, tout en exprimant sa « stupéfaction », a surtout invité la France à « prêter une oreille attentive à ce que disent les Africains ».

Plus finement peut-être, les Américains tentent quant à eux de regagner le terrain perdu lors de la présidence de Donald Trump. On a ainsi vu le secrétaire d’État, Antony Blinken, à Dakar une semaine avant le sommet Chine-Afrique. En octobre, c’est Jon Finer, l’un des conseillers à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, qui était venu parler de défense et de sécurité en Mauritanie, au Nigeria et en Guinée équatoriale. Le choix de ce dernier pays était sans doute tout sauf un hasard : selon des rumeurs insistantes, Pékin et Malabo auraient signé un accord prévoyant la création d’une base navale militaire chinoise sur la côte équato-guinéenne.

Des initiatives dont on doute, pour l’heure, qu’elles écorneront sérieusement une relation sino-africaine qui, vingt ans après la tenue du premier Forum de coopération, semble singulièrement solide – même si une certaine naïveté a disparu avec le temps.