Politique

Guinée : Mamadi Doumbouya met son gouvernement au pas

Tensions avec Mohamed Béavogui, limogeage de la ministre de la Justice, soupçons autour d’un « cabinet de l’ombre »… Ces dernières semaines, de premiers accrocs sont apparus entre le président et les civils, et la popularité des autorités de transition pourrait en pâtir.

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Mis à jour le 7 janvier 2022 à 12:51

Le colonel Mamady Doumbouya au Palais du peuple, après de premières discussions avec les chefs religieux, à Conakry, le 14 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP

« Pour être l’homme de son pays, il faut être l’homme de son temps. » C’est un royaliste français du XVIIIe siècle que le Premier ministre guinéen a fait le choix de convoquer au moment de présenter ses vœux au chef de l’État. « Homme de votre temps, vous l’êtes, par vos choix, vos convictions et votre amour pour notre pays », a poursuivi Mohamed Béavogui à l’attention de Mamadi Doumbouya, paraphrasant François-René de Chateaubriand. Un hommage lyrique qui ferait presque oublier les tensions du passé. Presque.

Nommé il y a trois mois exactement, le technocrate Mohamed Béavogui a été nommé alors qu’il s’apprêtait à goûter aux joies de la retraite dans son pays après des années passées à l’étranger. Ce poste de Premier ministre, il le voulait depuis longtemps. Il avait déjà même failli l’obtenir, en 2007.

La Cedeao prend acte

Spécialiste des questions de développement, il est nommé le 6 octobre dernier, un mois après le coup d’État qui a démis le président Alpha Condé. Il a alors hérité d’une fonction pour le moins délicate : mener la « refonte » du pays tout en apaisant craintes et le mécontentements des chefs d’État de la sous-région quant à la durée de la transition.

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C’est au lendemain du sommet de la Cedeao du 12 décembre qu’apparaît publiquement le premier accroc entre le chef du gouvernement et son président. Accompagné du ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, Mohamed Béavogui tente comme il peut de rassurer ses voisins, qui redoutent des transitions à rallonge en Guinée et au Mali.

Quelques jours plus tard, Bamako leur donnera raison en annonçant sa volonté d’organiser des élections non pas en 2022, mais en 2026. Pour les rassurer, Béavogui et Kouyaté promettent une chose : d’ici au 31 décembre, Conakry aura nommé les membres de son Conseil national de transition (CNT) et pourra aborder la question de la tenue des élections. La Cedeao prend acte.

Mohamed Béavogui fulmine

Le lendemain, le Premier ministre apprend, en même temps que le reste des Guinéens, que la junte n’a nullement l’intention de respecter ce délai. Dans un communiqué, le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) rappelle qu’il est « le seul responsable » de la mise en place des organes de transition. Les « négociations nécessaires » à la nomination des 81 membres du CNT ne permettent pas au comité de « tenir un quelconque engagement [de calendrier] », ajoutent les militaires.

En désavouant le Premier ministre, le CNRD scie la branche sur laquelle il est assis

Lorsque Mohamed Béavogui prend connaissance du communiqué, les bras lui en tombent. « À chaque étape des discussions [avec la Cedeao], il échangeait avec son patron », assure un membre de son entourage. Difficile en effet de penser que Premier ministre ait pu porter un tel message sans l’assentiment du président. « En le désavouant, c’est comme si le CNRD s’auto-flagellait. Ce communiqué revient à scier la branche sur laquelle il est assis », analyse notre interlocuteur. Le Premier ministre rentre d’Abuja quelque peu désarçonné.

Le colonel Mamady Doumbouya à Conakry, le vendredi 10 septembre 2021. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le colonel Mamady Doumbouya à Conakry, le vendredi 10 septembre 2021. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Mais le véritable clash advient quelques jours plus tard. La rumeur qui courait est confirmée : l’aéroport international Conakry-Gbessia est rebaptisé Ahmed-Sekou-Touré. « Trop c’est trop », fulmine le Premier ministre. Plus que des couleuvres, ce sont des boas qu’il a déjà dû avaler, et celui-ci ne passe pas. Il appelle lui-même la presse pour faire part de sa « surprise » de n’avoir été ni consulté ni associé à cette décision peu anodine. Il se dit « mécontent », et même « dépassé ». Bien qu’il revendique une position « de principe », Mohamed Béavogui a des raisons personnelles de ne pas pouvoir digérer la nouvelle : son oncle maternel n’est autre que Diallo Telli, premier secrétaire général de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), arrêté en 1977 et mort en détention sous Sékou Touré.

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Depuis, le Premier ministre s’est expliqué avec le président et multiplie les apparitions publiques à son côté, mais il est loin d’être le seul à avoir eu du mal à s’accommoder de ce changement de nom. Le 30 décembre, l’Association des victimes du camp Boiro s’adressait à Mamadi Doumbouya pour lui demander de revenir sur sa décision.

« Poser un tel acte majeur ne devrait pas relever de la transition mais émaner [d’un] organe législatif », argumentait le président de l’association, qui a accusé le chef de l’État de « marcher sur les tombes [de] milliers de victimes ». La réponse, formulée par le colonel Amara Camara, l’un des hommes les plus proches de Mamadi Doumbouya, ne se fait pas attendre : « La rebaptisation de l’aéroport est une décision souveraine et assumée. Qu’il plaise à [tous] de dépassionner le débat et de se concentrer sur l’avenir », rétorque dès le lendemain le ministre secrétaire général de la présidence.

Très influent colonel Camara

La réponse, tant sur la forme que sur le fond, a heurté l’opinion guinéenne. Beaucoup reprochent aux militaires de n’avoir pas reçu ni écouté les familles des victimes, ni même pris la peine d’expliquer leur position.

Ces décisions unilatérales et ces réponses jugées méprisantes contrastent avec la posture de rassembleur que le nouvel homme fort du pays avait adopté en arrivant au pouvoir. Mais le président de la transition agit-il vraiment à sa guise ? Décrit comme un militaire « au sang chaud » choisi pour faire le « sale boulot », le colonel Camara est-il plus qu’un simple exécutant ?

Dès le 5 septembre, il s’est affiché aux côtés du chef des Forces spéciales et il est aujourd’hui donné comme l’un des éléments clés de l’exécutif. Ancien directeur de l’École militaire interarmées de Manéah (Coyah), porte-parole du CNRD, il est aussi le fils du général Diarra Camara, le dernier chef d’état-major général du président Lansana Conté. « Il est en train de focaliser beaucoup d’inimitiés sur lui-même, observe le membre d’un cabinet ministériel, et il est très influent auprès de Doumbouya. »

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C’est d’ailleurs lui que l’on retrouve au cœur de la dernière brouille entre la junte et le gouvernement, qui a entraîné le départ de la ministre de la Justice, Fatoumata Yarie Soumah. L’affaire débute à travers une lettre adressée à cette dernière, dans laquelle le colonel Camara l’informe d’une réunion prévue le 2 janvier entre Mamadi Doumbouya et le personnel du ministère, au sujet de la politique pénale de la transition.

Le 31 décembre, dans une réponse qui fuite rapidement, elle lui reproche une démarche « biaisée » et demande l’annulation de la réunion. « En tant que ministre, si je l’avais jugée nécessaire, [c’était] à moi de solliciter une telle audience. Aucune autre autorité administrative que moi n’est habilitée à convier le personnel de la Justice à une quelconque réunion », lui fait savoir Fatoumata Yarie Soumah.

« Cabinet de l’ombre »

Sans surprise, la ministre sera révoquée le soir même. « Plus tôt dans la journée, elle s’était isolée dans son bureau, ne recevait personne et avait pris le soin de ranger ses effets personnels. Elle était prête à partir », confie un cadre du ministère de la Justice.

Le divorce entre la ministre et la junte semblait en vérité déjà bien avancé : selon cette même source, toutes les propositions de nomination formulées par Fatoumata Yarie Soumah au sein de son cabinet ou dans les différentes juridictions avaient été ignorées. « Sur cette dernière question, même le Conseil supérieur de la magistrature n’a pas été consulté, alors que la loi l’exige », insiste notre interlocuteur, qui regrette que « toutes les décisions et orientations viennent du CNRD ».

Doumbouya va se rendre petit à petit compte qu’il est manipulé

Le départ de la ministre est-elle le simple signe d’une divergence de points de vue entre le président et certains membres de son équipe ou révèle-t-il des dysfonctionnement au sein de l’État ? En coulisses, certains évoquent l’existence d’un « gouvernement parallèle » et pointent du doigt l’influence d’Amara Camara et du ministre de la Sécurité, Bachir Diallo, ainsi que celle de son confrère de la Défense, Idi Amin.

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« Le CNRD a son propre réseau, confirme un cadre de l’administration guinéenne. On a l’impression qu’un groupe extérieur à la présidence dicte les décisions et la marche à suivre. » « Comment expliquer que la composition du CNRD ne soit toujours pas connue ? fait mine de s’interroger un observateur. Ce qui risque d’arriver, c’est que Doumbouya va se rendre petit à petit compte qu’il est manipulé, comme cela s’est passé entre Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté en 2010. »

« Le Premier ministre et son gouvernement sont là en spectateurs et apprennent les décisions du président au même moment que le citoyen lambda au lieu d’amener le débat au sein du gouvernement, critique encore un cadre de l’opposition qui a requis l’anonymat. Est-ce qu’ils connaissent le fonctionnement de l’État, de l’administration ? Ce cabinet de l’ombre suit son propre agenda, mais c’est en eux que Mamadi Doumbouya a placé sa confiance. »

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Une inquiétude partagée par l’influent cardinal Robert Sarah, qui a prononcé une homélie remarquée à la fin de l’année. Le religieux a « supplié » le président de ne « jamais concevoir ou admettre un gouvernement parallèle qui opère de nuit pour produire des décrets et faire des nominations en catimini et les diffuser nuitamment ». Une façon de procéder « inspirée du Mauvais », ajoutait le cardinal.

Fondées ou non, ces critiques marquent les premiers signes de mésentente entre la classe politique issue de l’opposition à Alpha Condé et la junte. Mamadi Doumbouya en est bien conscient. Dans son propre discours de vœux, le président a dit comprendre « certaines frustrations et incompréhensions face à [ses] décisions », qu’il juge évidemment nécessaires. Il a aussi promis l’instauration de « journées de vérité et de pardon ».