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Tu seras polytechnicien, mon fils !

Par - Coumba Diop
Mis à jour le 6 décembre 2005 à 00:00

L’enfant prodige a quitté sa Côte d’Ivoire natale pour devenir le plus jeune bachelier de France et poursuivre ses études à Paris. Rencontre avec un ado surdoué.

« Vous allez me garder combien de temps ? » s’inquiète Mohamed Diaby, quelques minutes seulement après le début de notre entretien. Il croque la pomme qu’il a ramenée de la cantine du lycée Charlemagne en me fixant d’un regard où flotte une lueur d’incertitude. Serait-ce que mon charme n’agit pas sur mon jeune interlocuteur ? « C’est que je n’aime pas trop parler de moi », reprend-il, comme pour s’excuser d’avoir manifesté aussi clairement son désir d’échapper au feu de mes questions. Voilà qui me rassérène ! Timide et brillant, c’est ainsi qu’on pourrait définir Mohamed, Momo pour les intimes.
Brillant surtout, car, pour ceux qui l’ignorent encore, cet adolescent est l’auteur d’un véritable exploit. Dans un ouvrage paru début octobre, Moi, Momo, 14 ans, ivoirien… et plus jeune bachelier de France, il raconte comment il a obtenu en 2004 son diplôme alors qu’il ignorait tout du système scolaire français encore quelques mois plus tôt. Qui aurait prédit à l’adolescent, débarqué de sa Côte d’Ivoire natale à la mi-octobre 2003, soit un mois et demi après l’ouverture des classes, une si belle réussite ? Car pour décrocher le fameux titre, le surdoué n’a pas dû seulement affronter les épreuves du bac. Attablé à la terrasse d’un bistrot proche de son établissement, ce garçon réservé et poli, qui fait preuve d’une maturité surprenante pour ses 15 ans, revient sur un parcours aussi atypique qu’exceptionnel.
L’aventure commence en septembre 2001 à Abidjan. Momo est un élève pas comme les autres qui, à 11 ans, a déjà sauté trois classes, dont le CM1 et la cinquième. Il vient d’entrer en troisième au lycée Sépi où ses étonnantes aptitudes pour les mathématiques, sa matière préférée, ne cessent de se confirmer. « C’est à ce moment-là qu’a germé dans l’esprit de mon père cette drôle d’idée : et si j’allais faire ma terminale à Paris ? » Une idée qui, pour être étrange, ne le séduit pas moins.
Car si le jeune Ivoirien redoute un peu l’éloignement d’avec les siens, il y voit toutefois l’opportunité de découvrir un pays inconnu : « Cette perspective atténuait un peu mes appréhensions. Ma soif de nouveauté l’emportait sur la crainte d’être séparé de ma famille », se souvient-il avant d’aller jeter son trognon de pomme dans une poubelle voisine.
Sa famille, sa bulle, son soleil… Unique garçon d’une famille de sept enfants, Momo voit le jour « dans une cour commune d’Abidjan », le 7 mai 1990. Son enfance, il la passe dans le quartier populaire de Yopougon, dans la banlieue abidjanaise. « Le quartier des fanicos, les laveurs qui récupèrent et nettoient le linge des habitants des autres quartiers de la ville », précise-t-il, l’air rêveur. Sans doute se remémore-t-il, à cet instant, ses longues promenades sur la plage déserte qui longe la côte. Ou l’ambiance festive des marchés, mélange de senteurs et d’animation. À voir son regard nostalgique, la Côte d’Ivoire et ses souvenirs d’enfance lui manquent assurément. Une enfance en tous points semblable à celle de millions d’autres petits Ivoiriens, si ce n’est qu’à l’âge de 4 ans le garçonnet fait preuve d’une incroyable précocité d’esprit. Alors qu’il ne parle que le dioula, il apprend en quelques mois la langue de Molière, grâce à Richard, petit ami de sa soeur aînée Adjara et coopérant français. Devant les capacités surprenantes de son fils, le père, professeur de dessin industriel, l’inscrit à l’école du quartier. À l’heure où les enfants de son âge gribouillent à la maternelle, Mohamed, lui, apprend à écrire et à compter au CP. L’élève est si studieux, ses notes si encourageantes qu’il excelle dans son jeu favori d’écolier : sauter les classes.
Jusqu’à cette fameuse année 2003, moment où il est sur le point d’achever sa première scientifique. Comme il se l’était promis, son père commence les démarches pour le faire inscrire en terminale à Paris. Pour cela, il sollicite l’aide de son gendre Richard. L’ex-coopérant français a en effet épousé Adjara, en 1994. Depuis, le couple vit dans l’Hexagone. Avec sa femme, il s’attelle dès le mois de juin à trouver un lycée où inscrire Momo. A priori, la tâche semble aisée : les excellents résultats du surdoué et sa précocité ne sont-ils pas des atouts majeurs ? Momo, lui, doute : lui trouvera-t-on une école à temps ? « T’inquiète pas mon grand, le rassure Richard au téléphone. Dans quelques semaines tu seras en France. »
Pourtant, tout ne sera pas aussi simple. Les plus prestigieux établissements, par lesquels ils commencent, affichent complet. Ou les snobent, tel le renommé Henri-IV, qui leur répond : « Des lycéens précoces, on en a plein, vous savez. » Les rares établissements qui ont encore quelques places ne font pas, pour diverses raisons, preuve d’empressement. Certains trouvent Mohamed trop jeune. D’autres renâclent sur la provenance de ses bulletins scolaires, tel ce proviseur qui justifie son refus par le fait que les élèves africains, surnotés dans leur pays d’origine, deviendraient fatalement moins bons une fois en France…
Les semaines passant sans l’ombre d’un lycée en vue, la quête de Richard et de sa femme, pressés par l’urgence, prend des allures de battue : il faut à tout prix débusquer un établissement avant la fin août. « Au-delà de cette date, tout espoir était perdu », se souvient avec émotion Momo.
C’est sa soeur Adjara qui finira par lui trouver in extremis une place à Massillon, un lycée du 4e arrondissement de Paris. C’était le 26 août 2003, soit trois jours avant la clôture des inscriptions ! Si notre surdoué tenait enfin son ticket pour un pupitre à Massillon, ce n’était pas gagné pour autant : encore fallait-il obtenir un visa ! Il faudra constituer un dossier de deux cents pages pour le consulat et traverser moult autres péripéties avant que l’adolescent ne débarque par une glaciale matinée d’octobre en France.
« Un froid incroyable, précise Momo. Je me disais que je ne pourrais jamais tenir dans cette ville avec un tel climat ! » C’est aussi la rencontre de la modernité et de l’indifférence des Parisiens. À 13 ans, pas facile de se retrouver au bout du monde, loin de la sphère familiale. Heureusement que sa soeur Adjara, son aînée de vingt ans, est là pour le chouchouter comme une seconde maman ! Parce qu’elle apprend le métier de styliste à Paris, elle s’est momentanément installée dans un studio du 11e arrondissement, loin de sa maison du Var où elle vit avec son mari.
À peine arrivé, Momo doit intégrer le lycée et combler le retard : soit un mois et demi de cours à rattraper. Car le jeune Ivoirien a refusé de suivre le conseil d’un des responsables du lycée, qui l’incite à redoubler sa première pour ne pas être pénalisé par ce premier trimestre largement entamé. Il promet de mettre les bouchées doubles. À force de travail, le jeune garçon s’en tire avec des notes tout à fait honorables. Seul point faible : l’anglais, « la pire discipline qui ait jamais existé ».
Résultat : huit mois après son arrivée au lycée Massillon, Momo décroche son bac. Sans la mention qu’il espérait, mais avec 16 en maths et en physique. Ce qui n’est pas mal lorsqu’on a tout juste 14 ans et qu’on a raté près de deux mois de cours… Ces excellentes notes lui valent une bourse de son gouvernement de 450 euros par mois. Une aide bienvenue pour poursuivre en toute sérénité ses études. À la rentrée scolaire 2004, Momo intègre une classe préparatoire MPSI (maths, physiques, sciences de l’ingénieur) au prestigieux lycée Charlemagne. Aujourd’hui, notre (très) jeune étudiant, dont les camarades ont 19 ans en moyenne, attaque sa deuxième année. Ensuite, il passera un concours pour intégrer une grande école : Polytechnique, Mines, Centrale…
Pour autant, il n’a pas encore vraiment réfléchi au métier qu’il aimerait exercer après ses études. Ingénieur ? « Les grandes écoles sont assez générales. Je finirai bien par trouver ma voie. Pour l’instant, je me laisse aller… » Seulement en théorie, car, en pratique, Momo bosse dur. Outre une quarantaine d’heures hebdomadaires de cours du lundi au samedi matin, il garde un rythme de travail personnel auquel il ne déroge jamais : trois heures d’études quotidiennes après l’école, deux le samedi et huit le dimanche. Seuls privilèges qu’il s’octroie dans cet emploi du temps très chargé, des balades avec ses copains le samedi après-midi et des virées dans les fast-foods McDonalds. Quant aux filles, préoccupation de nombre d’adolescents de son âge, c’est un sujet qu’il vaut mieux ne pas aborder. Lorsqu’on l’évoque, il répète d’un air surpris et méfiant : « Les filles ? », avant d’avouer qu’il n’a pas la tête à ça. « Je n’ai pas de copine. Si j’avais le temps, peut-être… »
Du temps, pour les choses sérieuses, il en a pris néanmoins afin de rédiger son livre. Son éditeur, Jean-Claude Gawsewitch, le contacte après avoir lu l’article que Libération consacrait au plus jeune bachelier de France. « Au début, j’étais réticent. C’est mon beau- frère qui m’a persuadé d’accepter ce projet. »
Décidément, Momo a le triomphe modeste : « À part le bac que j’ai eu à 14 ans, il n’y a rien de particulier », se justifie-t-il en buvant une gorgée de chocolat chaud avant d’évoquer son amour pour Paris. Et sa passion pour Brassens, Baudelaire et Brel. Une série de B pour un garçon habitué à récolter des A.
Aujourd’hui, il s’est acclimaté au froid hexagonal. Par cette belle et fraîche matinée d’automne, il ne ressent pas le besoin de ceindre son cou de l’écharpe en laine jaune poussin qu’il a négligemment suspendue sur le dossier de sa chaise. « Ça va mieux », avoue-t-il en terminant son chocolat. Il s’est également adapté à la vie parisienne et a cessé de dire bonjour aux gens qui s’asseyaient à côté de lui dans le métro. Un réflexe naturel pour celui qui avait l’habitude de saluer dans son pays les inconnus croisés dans la rue. Ses yeux s’éclairent lorsque je lui annonce que l’entretien est terminé. « C’est vrai ? s’exclame-t-il. Chic alors, je vais pouvoir passer un moment avec mes copains avant de retourner en classe ! » Voilà qui est rassurant. À force, on en oubliait presque que Momo est un étudiant comme les autres, qui excelle simplement en… matière grise.