Économie

Gabon : Madeleine Berre, dame d’acier

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À 47 ans, Madeleine Berre est associée du cabinet Deloitte Juridique et Fiscal. DR

À 47 ans, Madeleine Berre est associée du cabinet Deloitte Juridique et Fiscal. DR ©

Nouvelle patronne des patrons du Gabon, Madeleine Berre a la réputation d’être une femme à poigne. Un atout certain quand on doit défendre les intérêts du secteur privé.

Entre deux conciliabules avec ses collaborateurs, Madeleine Berre reçoit dans son bureau, au coeur du petit quartier des affaires de Libreville. Tailleur gris impeccable, perles fines aux oreilles… Tout en sobriété. Autour d’elle, les piles de dossiers en cours s’amoncellent, comme pour rappeler que, après le bavardage, le travail l’attend.

À 47 ans, la directrice générale du cabinet Deloitte Juridique et Fiscal au Gabon, mariée et mère de trois enfants, est la première femme élue à la tête de la Confédération patronale gabonaise (CPG), porte-parole d’environ 300 entreprises, qui génèrent près de 80 % du PIB national et emploient 90 % des salariés du privé. Fin décembre, le conseil d’administration de l’organisme l’a plébiscitée par 33 voix sur 34 personnes présentes.

Sans surprise

Dans la capitale, cette élection n’a pas surpris. « Elle a toujours été à nos côtés. Elle connaît tous les dossiers et toutes les réformes que nous avons engagées, la maison et ses rouages. Nous sommes dans la continuité », a déclaré Henri-Claude Oyima, le président sortant.

Sa mère n’est autre que Rose Francine Rogombé, présidente intérimaire du pays en 2009.

Ceux qui la côtoient professionnellement décrivent une « bosseuse » au caractère ferme, sous des apparences douces et souriantes. Avec humour, elle renchérit : « Je suis faite en acier trempé. » Grande spécialiste du droit des affaires et du travail, après vingt ans de conseil juridique sur des dossiers sensibles liés au pétrole, aux mines, aux banques ou à l’agro-industrie, elle répète à l’envi que son métier est « une passion », pas un sacerdoce, « même s’il n’a pas toujours été facile » de le concilier avec une vie de famille.

Après quatre années à la tête de la Commission droit et fiscalité de l’organisme patronal, elle s’estime à sa place en « patronne des patrons ». « Je ne représente aucun secteur en particulier, mon métier est transversal et concerne tout le secteur privé », explique-t-elle avec assurance.

Sérail

Formée en France au début des années 1990, elle a décroché un DESS en droit des sociétés commerciales et fiscalité à l’université Panthéon-Assas (Paris 2). Pas vraiment un hasard : pour elle, le droit est une affaire de famille. Sa mère n’est autre que Rose Francine Rogombé, l’actuelle présidente du Sénat, qui assura la transition au pouvoir à la mort d’Omar Bongo Ondimba. Première femme magistrat du Gabon, celle-ci a fait toute sa carrière dans le sérail judiciaire, tour à tour substitut du procureur de la République, juge d’instruction, vice-présidente du tribunal de grande instance de Libreville, procureure de la République et conseillère à la chambre juridique de la Cour suprême. « Elle m’a fortement influencée. Quand j’étais enfant, elle m’emmenait souvent au tribunal le samedi matin. J’adorais ça, je farfouillais dans ses dossiers, je voulais déjà être avocate ! » raconte Madeleine Berre.

De retour au pays après ses études, le milieu des affaires alors florissant lui ouvre les portes du cabinet Fidafrica (PricewaterhouseCoopers), où elle fait ses armes pendant dix ans. Avant de rejoindre la concurrence en 2002 : « C’était une grande opportunité pour ma carrière. Deloitte venait d’arriver au Gabon et il était très excitant de participer à la création de la filiale », assure-t-elle. Rapidement cooptée associée, elle participe à la stratégie du groupe – au board, comme on aime à dire dans ce milieu aux influences très anglo-saxonnes. En 2011, c’est la consécration : elle prend les rênes du cabinet.

Allègement des charges

Aujourd’hui, Madeleine Berre travaille avec une équipe de plus de vingt conseillers juridiques et fiscaux entre Libreville et Port-Gentil. À la tête du patronat, elle doit poursuivre l’avancée de dossiers tels que l’allègement des charges qui pèsent sur les entreprises, la flexibilité de l’emploi, la couverture sociale, la dynamique entrepreneuriale ou le règlement de la dette intérieure du Gabon.

Ses dossiers : flexibilité de l’emploi, allègement des charges sur les entreprise, règlement de la dette intérieure du Gabon…

Elle va notamment participer à la réforme des codes de protection sociale et du travail, dans un contexte difficile : le taux de chômage frôle 30 % chez les jeunes. « Il faut absolument être plus présent dans les processus de formation, souligne la patronne de la CPG. Les jeunes Gabonais sont diplômés, mais leurs qualifications ne correspondent pas aux besoins des entreprises. Il y a des juristes, des sociologues, des économistes… Alors qu’on a besoin de techniciens, d’ingénieurs, de métiers pratiques. »

Lobbying

Pour faire entendre ces positions, Madeleine Berre devra pratiquer un intense lobbying auprès des dirigeants gabonais. Son prédécesseur, Henri-Claude Oyima, l’incontournable PDG du groupe BGFI Bank, avait ses entrées au plus haut sommet de l’État. « Grâce à ses relations très privilégiées avec la présidence, Oyima a permis à la CPG de peser davantage dans les réformes, ce qui est une bonne chose car le gouvernement a tendance à faire des lois déconnectées des réalités », explique une source proche du milieu des affaires.

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Oyima, qui avait succédé en 2005 à l’homme d’affaires français Jean-Claude Baloche, patron de Socoba-EDTPL (BTP), « a donné une couleur gabonaise à la confédération. Jusque-là, la CPG était considérée comme l’antichambre des réseaux français. Mais il a su en faire un véritable syndicat patronal, capable de s’adapter aux changements », commente la même source.

Discrète, Madeleine Berre n’en est pas moins influente. Outre le rôle politique de premier plan tenu par sa mère, son père, le franc-maçon Jacques Rogombé, a été conseiller spécial d’Omar Bongo. Elle-même a épousé l’entrepreneur André Berre, issu d’une grande famille myénée de la région, et neveu d’André Dieudonné Berre, ancien maire de Libreville. Un avantage qui pourrait s’avérer utile, même si l’intéressée s’agace qu’on puisse dire que c’est parce qu’elle est « fille de » qu’elle en est arrivée là. Il est vrai que dans ce cas, elle travaillerait plutôt dans un cabinet ministériel ou une grande entreprise publique…

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