Culture

Tirailleurs naufragés : qu’ils soient déclarés morts pour la France !

Le paquebot Afrique, qui a fait naufrage le 12 janvier 1920, transportait à son bord 192 tirailleurs sénégalais. Lettre ouverte au chef de l’État français et aux candidats à l’élection présidentielle de 2022 sur ce drame oublié.

Mis à jour le 4 janvier 2022 à 14:50
Karfa Diallo

Par Karfa Diallo

Conseiller régional Nouvelle-Aquitaine, fondateur-directeur de l'association Mémoires et Partages.

Dans la campagne française, en Champagne, une vendangeuse offre du raisin à un tirailleur sénégalais blessé (carte postale envoyée en 1914). © Gusman/Leemage (Photo by leemage / Leemage via AFP)

Il y a tout juste cent deux ans, le paquebot Afrique coulait au large de Bordeaux. Parmi les quelque 600 passagers, 192 tirailleurs sénégalais, qui rentraient chez eux après avoir servi la France durant le premier conflit mondial. Une tragédie dont les tirailleurs naufragés ont été oubliés, parmi les oubliés.

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Il faut se souvenir du 12 janvier 1920. Il faut, cent ans plus tard, honorer la mémoire de ces 192 tirailleurs sénégalais qui espéraient rentrer chez eux après avoir mené une guerre qui n’était pas la leur. Il faut les déclarer « morts pour la France ». Documentée, cette histoire est pourtant gommée de la mémoire d’un pays qui aime se raconter.

Front de Salonique

C’est de Bordeaux, le 9 janvier 1920, sur le quai des Chartrons, que partit l‘Afrique, de la Compagnie des Chargeurs réunis. À son bord, 602 passagers (dont 132 membres d’équipage), sans compter les compagnies de tirailleurs entassées sur l’entrepont, des fonctionnaires de l’administration coloniale, des hommes d’affaires, des commerçants, leurs femmes et enfants.

Ces 192 tirailleurs africains, qui n’étaient Sénégalais que de nom (en réalité, seuls trente-quatre d’entre eux avaient pour destination Dakar), devaient débarquer à Conakry ou au warf de Grand-Bassam, devant Abidjan. Combattants sur le front de Salonique et à Gallipoli, ces soldats, redoutables nettoyeurs de tranchées et rescapés des tueries d’Argonne, d’Artois, de Verdun ou des Flandres, avaient été démobilisés plus tardivement que leurs camarades ayant combattu sur le sol français.

Quand le bateau sombra, au large de la Nouvelle-Aquitaine, trois jours après son départ de Bordeaux, seuls trente-quatre rescapés furent retrouvés, dont Mamadou Ndiaye, l’un des treize tirailleurs secourus, qui décéda d’ailleurs peu après.

Ignorés de tous, ces rescapés des tueries de Verdun ou des Flandres gisent au fond de l’océan.

La plus grande catastrophe maritime civile française en temps de paix donnera lieu à de violentes controverses judiciaires, techniques et politiques sans que l’on ait accordé aux cent soixante-dix-huit soldats indigènes disparus en mer dans l’exercice de leur devoir l’hommage et la reconnaissance pour service rendu à la France.

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Morts pour la France, ignorés de tous, ces tirailleurs gisent au fond de l’océan comme les millions d’autres jetés par-dessus bord pendant le commerce des esclaves au XVIIIe siècle et les milliers de jeunes immigrants africains dont les pirogues coulent encore.

Ingrate, la France a oublié les passagers de l’Afrique, et le sacrifice imposé à ses soldats « indigènes » en particulier.

Un timbre, des livres, une fresque

Timbre édité par la Côte d’Ivoire en 1990 © DR

Timbre édité par la Côte d’Ivoire en 1990 © DR

En mémoire du drame, la Côte d’Ivoire a émis un timbre, en 1990. L’ancien capitaine Roland Mornet lui a consacré un ouvrage (La tragédie du paquebot Afrique, Geste Éditions ) et le journaliste Nicolas Michel, un roman (Le Chant noir des baleines, Talents Hauts). L’association Mémoires & Partages a réalisé une exposition en 2018 et a commémoré, dans l’indifférence institutionnelle, le centenaire du naufrage en 2020. Une fresque en hommage aux tirailleurs naufragés orne depuis les quais de Bordeaux.

La France, par la voix de son président, doit prononcer leur nom à haute et intelligible voix.

Est-ce suffisant ? Non. Le destin de ces tirailleurs sénégalais soulève un pan complexe de l’histoire de France, puissance coloniale qui s’accapara les richesses et la chair d’un continent. Les héros africains qui disparurent en cette nuit de janvier 1920, tout comme les rares qui survécurent, ont des noms : Lai Sako, Gore N’Diaye, Birame Sassoune, Amadou Diop… et nous n’écrirons pas « etc ».

Nous attendons que la France, par la voix de son président, prononce officiellement leur nom, à haute et intelligible voix, et les déclare « morts pour la France ». Nous avons une dette envers eux.

Interpellé en 2016 par l’association Mémoires & Partages, qui a lancé un « plaidoyer pour réhabiliter les tirailleurs naufragés », le président François Hollande avait transmis le dossier à Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État chargé des Anciens combattants et de la Mémoire.

Depuis, le silence est pesant. Le vivre-ensemble n’est pourtant possible qu’en retrouvant la mémoire de certains moments de notre passé et en faisant justice à ceux que nos guerres ont sacrifié jusque dans la mort.

L’occasion se présente aujourd’hui, cent deux ans plus tard, pour le président actuel ou à venir. La France a, en ce sens, une obligation. En attendant, une cérémonie et un hommage seront rendus à ces hommes, ce 12 janvier à Bordeaux.