Société

Comment le Mali, le Burkina et le Nigeria luttent contre l’excision

Malgré un recul sensible depuis les années 1990, les mutilations génitales féminines sont toujours un fléau en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Focus sur le Burkina Faso, le Mali et le Nigeria, qui abordent le problème de façons très différentes.

Mis à jour le 4 janvier 2022 à 10:53
Argentina Matavel Piccin

Par Argentina Matavel Piccin

Directrice du bureau régional du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale

Rassemblement contre l’excision à Abidjan, en 2005 © KAMBOU SIA/AFP

En 2022, les mutilations génitales féminines (MGF) et leurs justifications culturelles – conformisme, pression sociale – subsistent malheureusement en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. On y enregistre toujours les plus forts taux d’excision au monde. Mais ces pratiques sont en recul progressif : dans les 30 pays où les MGF sont les plus répandues, moins d’un tiers des filles les subissent aujourd’hui, contre près de la moitié en 1994.

Un progrès permis par des actions conjointes menées par les pays touchés, leurs sociétés civiles et un important programme conjoint du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et de l’Unicef lancé en 2009 et financé par l’Espagne, la France, l’Islande, l’Italie, la Norvège, la Suède et l’Union européenne (UE). En 2020, en dépit de la pandémie de Covid-19, des résultats probants ont été obtenus en vue de l’élimination des MGF d’ici à 2030, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Nigeria. Tour d’horizon.

Objectif 2030 au Burkina

Au Burkina Faso, les MGF concernent 68 % des femmes, mais reculent de génération en génération : 87,4 % des 45-49 ans ont subi cette pratique, contre 42,4 % des 15-19 ans. Ce progrès s’explique par un programme national de prévention et de sanction exemplaire dans la sous-région, porté par une volonté politique forte. Les autorités se sont engagées à éliminer les MGF à l’horizon 2030. Entre 2009 et 2015, 223 dossiers ont été portés en justice, aboutissant à la condamnation de 384 personnes, dont 31 exciseuses. En 2020, sur 40 personnes poursuivies, 31 ont été jugées et condamnées à des peines allant de 6 mois fermes à 24 mois avec sursis et des amendes conséquentes de 760 à 1 370 euros.

128 567 filles de moins de 14 ans ont été identifiées comme potentielles victimes en 2020

L’exemple burkinabè montre que le combat doit se faire de manière à la fois préventive et par un suivi institutionnel, sur plusieurs fronts : l’appropriation politique et plus largement sociale de cet enjeu collectif, ainsi que le respect effectif de la loi. Voilà pourquoi 128 567 filles de moins de 14 ans ont été identifiées comme potentielles victimes en 2020, et leurs parents, 24 506 personnes, sensibilisés au respect de leur intégrité. En outre, 4 135 relais d’influence, chefs religieux et coutumiers, directeurs de structures de santé et d’établissement scolaires ont été engagés dans la promotion des droits de l’enfant et de l’abandon des MGF dans les villages ciblés.

Les jeunes servent aussi de vecteur puissant pour faire passer le message : 46 255 garçons au Burkina ont été sensibilisés comme acteurs de changement en faveur de l’élimination de la pratique au sein de leurs communautés, tandis que 91 082 filles se sont déclarées disponibles comme relais pour la prévention des MGF. Enfin, l’effort de sensibilisation mené auprès de 1 215 militaires, dont 950 femmes, a conduit l’armée à engager une campagne de réparation des séquelles de l’excision en 2021.

Au Mali, toujours pas de loi

Le Mali, en revanche, reste avec la Sierra Leone l’un des rares États sans texte de loi contre les MGF. Ce pays, où 83 % des femmes sont excisées, affiche le plus fort taux de prévalence avec la Guinée, la Gambie et la Sierra Leone. Un avant-projet de loi sur les Violences basées sur le genre (VBG), en préparation depuis 2017, reste à adopter.

La Cour de justice de la Cedeao a imposé en 2021 un moratoire de deux ans au Mali

En raison du contexte sécuritaire et de la résistance des leaders religieux et traditionnels, la loi pénalisant les MGF et les mariages d’enfants est reléguée au second plan. La plainte déposée par des organisations de la société civile contre l’État malien auprès de la Cour africaine des droits de l’homme et du peuple (CADHP) en vue de relever l’âge du mariage de 16 à 18 ans et l’adoption d’une loi contre les MGF a abouti à une interpellation du gouvernement. La Cour de justice de la Cedeao a par ailleurs imposé en 2021 un moratoire de deux ans au Mali, pour harmoniser la législation nationale en lien avec les textes ratifiés par le pays.

En attendant, 888 filles et femmes survivantes des complications des MGF ont été identifiées et prises en charge en 2020. La sensibilisation se fait sans relâche, même durant la pandémie de Covid-19 : en 2020, 317 communautés de Kayes, Koulikoro et Ségou ont rejoint le mouvement national d’abandon des MGF et mariages d’enfants, et signé une convention. Pas moins de 235 660 personnes ont participé aux activités de communication sur les MGF, mariages d’enfants et violences basées sur le genre.

Au Nigeria, des avancées vers l’élimination des MGF à l’horizon 2024

Au Nigeria, où un quart des femmes du Nigeria a subi des MGF, ces pratiques sont en recul. Une nouvelle politique nationale chiffrée en vue de l’élimination de l’excision a été adoptée sur la période 2020-24 par deux ministères (Santé, Affaires féminines et développement social). Un grand pas en avant, qui mérite d’être salué. L’État fédéré d’Oyo, qui affiche l’une des plus fortes prévalences, s’est prononcé en faveur de leur éradication. Dans l’État d’Osun, l’UNFPA, en collaboration avec Action Health Incorporated et le ministère local de la Santé et des Affaires féminines, a invité des dirigeants communautaires, des policiers et d’autres agents des forces de l’ordre à participer à une réunion de concertation. Celle-ci a abouti à la signature d’un document pour œuvrer collectivement à l’élimination des MGF.

501 communautés ont déclaré l’abandon de ces pratiques et 233 autres ont mis en place des systèmes de surveillance

En 2020, 501 communautés ont déclaré publiquement l’abandon de ces pratiques, couvrant une population estimée à environ 2,8 millions de personnes. Par ailleurs, 233 communautés ont mis en place des systèmes de surveillance qui ont protégé 2 462 filles. Des actions de plaidoyer et de concertation se sont tenues avec les chefs religieux (chrétiens, musulmans et traditionnels) dans plus de 600 communautés. Le réseau de jeunes hommes EndFGM Jingles a produit des messages dans les langues de cinq États fédérés, touchant 3,6 millions de personnes. Le Nigeria a entrepris un grand nombre d’actions en ce sens, prouvant qu’avec de la volonté politique, l’engagement des leaders traditionnels, religieux et des communautés elles-mêmes, l’évolution des mentalités va dans le bon sens.