Société

Algérie : à la rencontre des baudets de la Casbah

Là où les camions-bennes renoncent, ils passent sans encombres. Dans les ruelles tortueuses de la Casbah d’Alger, l’âne reste incontournable pour le ramassage des ordures.

Par - à Alger
Mis à jour le 1 janvier 2022 à 16:33

La commune de Oued Koriche possède des éboueurs d’un genre très particulier. © Arezki Saïd

Dans le vieil Alger, la commune de Oued Koriche, dont relève administrativement la médina de la Casbah, possède des éboueurs d’un genre très particulier. Ils sont poilus, possèdent quatre pattes et de grandes oreilles et travaillent tous les jours que Dieu fait, sans jamais rechigner, à nettoyer la vieille cité de ses ordures.

Eux, ce sont les ânes éboueurs de la Casbah. Une cavalerie d’une soixantaine de baudets qui font ce travail depuis, dit-on, le temps de la Régence, lorsque les raïs corsaires régnaient en maîtres sur la Méditerranée. Ils font partie intégrante du paysage urbain de la cité millénaire et les curieux viennent parfois de loin pour admirer ces sympathiques bêtes aussi placides que stoïques.

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La vieille médina d’Alger à l’architecture arabo-berbère typique est un dédale inextricable de ruelles étroites et raides où, sans guide, s’égarer est pour un étranger chose naturelle. Aucune voiture ne peut y pénétrer.

Ses vieilles venelles n’autorisent qu’un moyen de locomotion pour le transport des marchandises ou l’évacuation des ordures ménagères : un âne bâté. La Casbah est une ruche bourdonnante dont les quelque 1 700 maisons constituent autant d’alvéoles. Dans un décor de portes et de fenêtres en arcades, s’activent un plus de 70 000 âmes.

La bête la plus expérimentée prend la tête et avance d’un sabot assuré à travers les ruelles de la Casbah

Ce cœur historique d’Alger est l’un des quartiers les plus peuplés et les plus emblématiques pour avoir été, notamment, le théâtre de la fameuse bataille d’Alger (1957).

Les murs gardent le souvenir de la guérilla entre les paras des généraux Massu et Bigeard et les hommes des chefs du FLN, Larbi Ben Mhidi et Yacef Saadi. La Casbah renferme également de vieux et mystérieux palais ottomans, des hammams au charme désuet ainsi que des ateliers et des échoppes d’artisans tout droit surgis des Mille et Une Nuits.

Dans l’écurie de Oued Koriche, appartenant à l’entreprise Netcom. © Arezki Saïd

Dans l’écurie de Oued Koriche, appartenant à l’entreprise Netcom. © Arezki Saïd

Inscrite au patrimoine de l’humanité depuis plus d’un demi-siècle, la Casbah a été fondée au Xe siècle par Bologhine, un prince berbère de la dynastie des Zirides, dont le nom est encore porté par l’un des plus anciens quartiers d’Alger. Bâtie en amphithéâtre ouvert sur la mer, la Casbah est l’âme d’Alger.

Lancé en 2010, le projet pharaonique de rénovation de ce joyau architectural a englouti à ce jour près de 800 millions de dollars sans jamais donner de résultats probants. Les anciennes bâtisses continuent de s’écrouler les unes après les autres.

Suivi régulier

Été comme hiver, les ânes sortent aux premières lueurs de l’aube et ne rentrent qu’après avoir débarrassé toute la Casbah de ses monceaux d’ordures. Généralement en fin de matinée ou un peu avant si le volume des ordures n’est pas très important. La pratique n’a rien d’une activité informelle.

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Les ânes sont très disciplinés, chaque baudet connaît son secteur, son itinéraire et sa place à l’écurie. « Quand ils rentrent de leur mission de nettoyage, on les inspecte pour s’assurer qu’ils ne portent pas de blessures, on les nettoie et on leur donne à boire et à manger », dit Mohamed, 56 ans, employé depuis vingt ans à l’écurie de Oued Koriche, appartenant à l’entreprise Netcom, l’établissement de nettoyage et de collecte des ordures ménagères de la ville d’Alger.

Les nombreux employés et maréchaux-ferrants de l’écurie sont tous aux petits soins avec leurs pensionnaires. Ils leur font raboter et curer les sabots, poser des fers, prendre leur douche et changent leur literie quotidiennement. L’écurie semble d’ailleurs bien tenue et sent très fort le grésil désinfectant.

Les ânes qui nettoient la Casbah viennent tous de l’écurie de Oued Koriche, la plus ancienne d’Algérie

L’unité dispose également de vétérinaires qui assurent un suivi régulier des bêtes de somme, qui sont toutes vaccinées et vermifugées. Par ailleurs, chaque baudet possède son matricule et son dossier médical propre.

Chaque bête porte entre 30 et 50 kilogrammes et peut effectuer jusqu’à trois rotations pendant son service. Les ânes travaillent toujours en tandem. C’est une règle. Et la préséance est fonction de l’âge. La bête la plus expérimentée prend la tête et avance d’un sabot assuré à travers les ruelles de la Casbah.

Des travailleurs comme les autres

Le novice suit derrière pour apprendre les ficelles du métier et s’habituer au rythme du travail. « Le novice qui débarque à l’écurie doit faire son stage avec un ancien. Il apprend, par exemple, à monter les escaliers, ce qui n’est pas toujours évident pour un âne », explique Mohamed, qui travaille avec la même paire depuis des années. « Ils m’obéissent au doigt et à l’œil et comprennent quelques mots essentiels comme : tourne-toi, arrête-toi, avance, recule », assure-t-il.

Au fur et à mesure que les pensionnaires de l’écurie avancent en âge ou partent en retraite, d’autres ânes sont ramenés du sud du pays et parfois même importés d’Espagne pour les remplacer. « Les ânes qui nettoient la Casbah et les quartiers en hauteur comme Beau-Fraisier et Zghara viennent tous de l’écurie de Oued Koriche, la plus ancienne d’Algérie, construite à l’époque coloniale », rappelle Mohamed. L’homme est devenu au fil des ans une vraie star des médias.

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« Nos ânes sont des travailleurs comme les autres. Ils peinent pendant des années jusqu’à ce que le médecin vétérinaire décide de les mettre à la retraite. Ils ont également des congés pour maladie ordonnés par le médecin s’ils ont des problèmes de santé », précise Mohamed, qui se souvient d’un vieil âne qui avait plus de trente ans de service et dont le poil était devenu tout blanc. « Nous devons signaler le moindre petit bobo au médecin vétérinaire, qui prend aussitôt soin de l’animal », explique encore Mohamed.

Après leur tournée, les ânes remontent vers les hauteurs de la Casbah afin d’être soulagés de leur charge. On les voit parfois se frayer un chemin au milieu de la circulation automobile pour aller déverser le contenu de leurs « chouaris », ces paniers en osier tressé qu’ils portent sur le dos, dans la « fosse », la grande benne de collecte sise au pied de la grande muraille de la Casbah.

Là, les sacs d’ordures sont déversés à travers des conduits métalliques directement dans des bennes tasseuses en bas d’un promontoire aménagé à cet effet. Des camions prennent ensuite le relais des bêtes qui regagnent, le pas léger, l’écurie où les attendent de la bonne orge, de la paille et de l’eau fraîche.