Archives

Marie-Angélique Savané

| Écrit par Propos recueillis par Valérie Thorin

Marie-Angélique Savané, 58 ans, figure bien connue de la vie intellectuelle sénégalaise, pourrait parler des heures des Africaines. Aujourd’hui l’une des sept personnalités en charge du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs au sein du Nepad, cette féministe a fait sa carrière au sein des Nations unies et fondé la revue africaine Famille et développement. Plusieurs fois sollicitée pour entrer au gouvernement sénégalais, elle a toujours préféré uvrer à l’intérieur d’associations ou de commissions diverses. Son charisme et sa personnalité en font l’une des femmes les plus remarquées sur la scène féministe internationale.
Jeune Afrique : Que représente l’élection d’Ellen Johnson-Sirleaf à la présidence du Liberia ?
Marie-Angélique Savané : Elle est l’expression concrète de la manière dont les femmes sont perçues aujourd’hui. Ellen Johnson-Sirleaf a un vrai parcours politique. Elle a montré qu’elle avait des compétences tout en révélant sa stature internationale, différente de celle de la star du football George Weah.
Le cas libérien fera-t-il bientôt des émules ?
Il n’y a dorénavant plus d’obstacle majeur devant celles dont le parcours politique ou professionnel permet, au même titre qu’un homme, de conduire un pays. Bien sûr, tout ne va pas changer du jour au lendemain. Mais un verrou a sauté, et je crois qu’on va voir émerger de plus en plus de candidatures féminines. Au Bénin, par exemple, Marie-Élise Gbédo a été jugée iconoclaste la première fois qu’elle s’est présentée. Elle n’a pas été prise au sérieux. Aujourd’hui, elles sont deux en lice pour l’élection présidentielle.
Pensez-vous que certains échecs, comme celui de Mame Madior Boye, Premier ministre au Sénégal de mars 2001 à novembre 2002, puissent nuire à la cause des femmes africaines en politique ?
Non, son échec n’est pas personnel. Mame Madior Boye n’a jamais été dans le champ politique. Elle a été un Premier ministre « alibi ». Aujourd’hui, la balle est vraiment dans notre camp. Tant que nous penserons que la politique est une affaire d’hommes, que c’est un monde de magouilleurs où il faut savoir mentir, on n’avancera pas. Nous ne voulons plus être des masses électorales, mais des citoyennes conscientes. Les associations pullulent en Afrique, et quand les femmes se réunissent, elles deviennent fortes. Une nouvelle tendance va se développer. Il suffit d’observer ce qui se passe en Afrique du Sud.
Pourquoi y a-t-il davantage de femmes dans les cercles du pouvoir en Afrique australe qu’en Afrique occidentale ?
Notre passé est différent. Dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, nous avons obtenu notre indépendance sans combattre. Au Sénégal, nous sommes politisées depuis longtemps, mais seulement en qualité d’électrices. L’islam y a pénétré très tôt, et les femmes ont été confinées dans un rôle privé. Dans les pays d’Afrique australe christianisés, les femmes ont été alphabétisées plus rapidement. Les luttes de libération leur ont donné, à elles aussi, la liberté politique.
Les femmes exercent-elles le pouvoir de manière différente ?
Elles sont plus préparées à l’écoute et au dialogue. Elles savent également mieux bâtir des consensus. Les hommes ont toujours réglé les conflits entre États ou à l’intérieur des États, par la guerre. Je vois difficilement des femmes y succomber. Celles de la génération de Golda Meir ou de Margaret Thatcher le pouvaient, parce qu’elles vivaient à une époque où la culture de référence était masculine. Aujourd’hui, les femmes apportent leurs propres valeurs dans l’exercice du pouvoir. Ségolène Royal, en tête d’une partie des sondages pour la présidentielle de 2007 dans un pays conservateur comme la France, n’est pas une va-t-en-guerre. Le côté rassurant de mère de famille est un élément de poids en faveur des femmes.
Que leur manque-t-il encore ?
De la persévérance. Depuis son premier échec en 1997, Johnson-Sirleaf n’a plus jamais cessé d’être présente dans le champ politique. Cette ténacité fait défaut à beaucoup de femmes. C’est vrai, cela demande des moyens financiers et un consensus familial. C’est pourquoi les femmes politiques sont, bien souvent, veuves ou divorcées Celle qui n’est pas prête à sacrifier sa vie privée ne peut pas faire de politique.
Existe-t-il un féminisme à l’africaine ?
Oui. Beaucoup d’entre nous ont commencé le militantisme féminin en 1975, après le grand rassemblement de l’Année internationale de la femme à Mexico. Des groupes se sont formés au Sénégal, au Cameroun, en Afrique du Sud puis au Kenya, en Tanzanie Nos revendications ont été à l’origine de la création des ministères dévolus à la Famille et aux Femmes. Vous n’avez pas la même démarche que les mouvements féministes occidentaux ?
Pas du tout. Dans le féminisme à l’africaine, il n’y a jamais eu de rejet de l’autre sexe. Au quotidien, nous ne rejetons pas le pouvoir masculin, nous tentons de nous l’approprier.
Quelles sont les avancées déjà acquises ?
Nous avons lutté pour la contraception, pour le planning familial. Nous ne sommes pas allées très loin en ce qui concerne l’avortement, car le sujet est encore tabou. Dans les années 1980, le Sénégal faisait figure d’exception, car il avait un code de la famille depuis 1973. Aujourd’hui, tous les pays en ont un.
Où se porte votre lutte, maintenant ?
Notre nouveau combat se situe dans le domaine de l’emploi. Les femmes réalisent qu’elles ont beau avoir des diplômes, elles ne parviennent pas toujours à les mettre en valeur.
Que pouvez-vous faire ? Les hommes sont toujours prioritaires sur le marché de l’emploiNous allons nous battre avec nos bonnes vieilles méthodes « à l’africaine ». Sans entrer en confrontation directe avec les hommes. Vous ne verrez jamais une Africaine rejeter le monde des hommes. Celles qui s’y sont essayées ont été isolées par les femmes elles-mêmes, qui ne comprennent pas cette volonté de se battre contre le géniteur de leurs enfants. C’est en ces termes que se pense notre société, où ce qui compte d’abord, c’est de fonder une famille. Dans mes connaissances, celles qui ont voulu s’opposer aux hommes sont restées célibataires longtemps, puis elles ont fini par rentrer dans le rang en devenant deuxième ou troisième épouse. Ce n’est pas comme ça qu’on fait avancer la cause des femmes.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer