Politique

Côte d’Ivoire : Henri Konan Bédié mis en cause dans les violences de 2020

Le rapport d’enquête sur les crimes commis après la réélection d’Alassane Ouattara, en octobre 2020, a été rendu public ce lundi 27 décembre. Il met en avant la responsabilité de nombreux opposants, au premier rang desquels le patron du PDCI.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 28 décembre 2021 à 16:50

Henri Konan Bédié lors d’un meeting du PDCI, pendant la campagne présidentielle, le 21 septembre 2020, à Yamoussoukro. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Des maisons incendiées, des jeunes tués ou disparus, des corps calcinés, des barricades enflammées, des affrontements entre bandes armées. Un an après les violences post-électorales commises fin 2020 en Côte d’Ivoire, l’unité spéciale chargée de l’enquête sur ces événements vient de livrer ses conclusions. Et elles ont tout pour faire grand bruit.

Dans un rapport d’une soixantaine de pages rendu public lundi 27 décembre, cette structure créée par Alassane Ouattara en novembre 2020 (composée de quarante officiers de police judiciaire et déployée sur le terrain en février 2021), pointe du doigt la responsabilité de personnalités majeures de l’opposition, alors hostiles à un troisième mandat du chef de l’État.

Une jeunesse armée et instrumentalisée par les leaders politiques

Les « opérations subversives » de Bédié

Selon les enquêteurs, l’appel au boycott et à la désobéissance civile lancé quarante jours avant le scrutin par l’ancien président Henri Konan Bédié (HKB) a été « l’un des déclencheurs » de ce nouveau cycle de violences qui a officiellement fait 85 morts et plus de 500 blessés à travers le pays. Début novembre 2020, au lendemain de la proclamation de la victoire d’Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié avait même annoncé la création d’un « Conseil national de transition » avec Pascal Affi N’Guessan.

Le procureur près du tribunal de grande instance d’Abidjan, Richard Adou, décrit « une jeunesse, bras exécuteur de la violence, instrumentalisée par les leaders politiques » et  « galvanisée par des discours d’appel à la haine ». La jeunesse « a été armée pour faire échec à la tenue de l’élection et accentuer le climat de terreur ». « Les investigations de l’unité spéciale ont démontré que les évènements survenus à l’occasion de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 ont été planifiés et financés essentiellement par des acteurs politiques et de la société civile », souligne le rapport.

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«Les investigations ont par ailleurs démontré [qu’Henri Konan Bédié] finançait plusieurs opérations subversives par l’intermédiaire de son directeur de cabinet Narcisse N’Dri, d’Anges Félix N’Dakpri Djaha, délégué adjoint PDCI-RDA à Toumodi, et de son neveu Hyacinthe Bédié, qu’il incitait particulièrement à bloquer les différentes voies d’accès à la ville de Daoukro [la ville natale du leader du PDCI] », peut-on lire.

Simone Gbagbo, Assoa Adou, Affi N’Guessan…

Les enquêteurs ciblent aussi pêle-mêle de nombreuses personnalités qui s’étaient opposées à la réélection d’Alassane Ouattara. Alors que la situation était particulièrement tendue, une dizaine d’entre elles avaient été arrêtées, d’autres avaient pris la fuite.

Toujours au sein ou autour du PDCI, le rapport souligne la responsabilité de Maurice Kacou Guikahué, le secrétaire exécutif du parti, mais aussi celle de Guillaume Soro, l’ancien allié, ex-président de l’Assemblée nationale, en exil depuis deux ans. Celui-ci avait appelé l’armée à « agir » au lendemain de la présidentielle.

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Pascal Affi N’Guessan, le président du Front populaire ivoirien (FPI), l’ex-première dame, Simone Gbagbo, Assoa Adou (aujourd’hui au PPA-CI, le nouveau parti de Laurent Gbagbo), Georges Armand Ouegnin, Mabri Toikeusse ou encore Mamadou Koulibaly, le président du parti LIDER, sont également cités… Autant dire la quasi totalité des leaders politiques d’opposition. Les conclusions à l’encontre du dernier de la liste sont même très précises : « Étant l’un des instigateurs les plus virulents de ces actes de sédition et d’atteinte à l’autorité de l’État, sa responsabilité pénale doit être engagée. »

Onze accusés en détention

Trois juges d’instruction sont désormais chargés de déterminer le degré de responsabilité de chacun et d’intenter ou non des poursuites. Au total, 233 personnes ont été interpellées pour leur participation aux violences et 40 sont toujours activement recherchées. La très grande majorité des mis en cause a bénéficié d’une mise en liberté provisoire ou a été placée sous contrôle judiciaire. Seuls onze accusés sont actuellement en détention, dont le meurtrier présumé de Toussaint N’Guessan, un jeune homme décapité à Daoukro, et celui de l’adjudant Seydou, tué par balle sur l’axe Bouaflé-Yamoussoukro.

Toutes les infractions commises par ces personnalités en période électorale échappent à la procédure spéciale, indique le procureur

Henri Konan Bédié pourrait-il bientôt être jugé devant un tribunal ivoirien ? Sur ce point, Richard Adou a rappelé que dans pareil cas de figure, l’ancien président n’était pas protégé par la loi de 2005 relative au statut des anciens présidents, présidents d’institutions et ministres. « L’article 54 de cette loi dit bien que toutes les infractions commises par ces personnalités en période électorale échappent à la procédure spéciale », a indiqué le procureur.