Politique

Guinée : les dessous de la rencontre entre Mamadi Doumbouya, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté

Le président de la transition a reçu samedi 25 décembre au palais présidentiel ses deux prédécesseurs issus de l’armée. Une façon d’assurer « l’unité » et le soutien de l’institution militaire.

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Mis à jour le 28 décembre 2021 à 10:42

Moussa Dadis Camara, Mamadi Doumbouya et Sékouba Konaté. © Sunday Alamba/Diallo Abdoul Aziz/Idrissa Soumare/AP/SIPA

La dernière fois que les deux hommes s’étaient vus, c’était à Ouagadougou, il y a plus de dix ans. Dans la capitale burkinabè, Sékouba Konaté, alors président de la transition, avait rencontré son ancien frère d’armes Moussa Dadis Camara. Grièvement blessé à la tête par son aide de camp, le 3 décembre 2009, rapatrié à Rabat avant d’être accueilli à Ouagadougou, le putschiste avait depuis plusieurs fois tenté de rentrer en Guinée. Sans succès.

À l’époque, les relations entre les deux hommes étaient devenues exécrables. Ancien numéro trois de la junte, Sékouba Konaté estimait notamment que Dadis Camara avait trahi les aspirations des militaires. Devenu président de la transition, c’est lui qui allait s’évertuer à poser les bases d’une transition civile en organisant rapidement l’élection présidentielle, remportée fin 2010 par Alpha Condé.

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Cette fois-ci, la rencontre s’est déroulée dans un cadre bien plus formel, et les échanges ont été plus courtois. Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté, de retour en Guinée après plus d’une décennie en exil, ont été reçus ce samedi 25 décembre dans la salle de banquet du palais Mohammed V. Un bâtiment qui fait office de palais présidentiel depuis le coup d’État mené par Mamadi Doumbouya, le 5 septembre dernier.

Entretien à huis clos

Les deux anciens militaires ont donc été invités pour le déjeuner, en compagnie de leurs épouses, de certains de leurs proches et de leurs familles, par le président de la transition et la Première dame. Étaient également présents des membres du CNRD [Comité national du redressement pour le développement], des dignitaires de l’armée, des généraux à la retraite, et certains représentants religieux. Après un entretien à huis clos entre les trois hommes, Mamadi Doumbouya a dirigé une cérémonie officielle de « réconciliation ».

S’adressant directement à ses « frères », Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté, et leur souhaitant une « bonne arrivée au pays », Mamadi Doumbouya, qui a passé une bonne partie de sa vie hors des frontières guinéennes, a eu un mot pour leurs années d’exil forcé. « Je sais à quel point c’est dur d’être loin du pays que vous avez tant servi », a assuré le chef de l’État. Il a également expliqué sa volonté de voir les deux hommes de retour chez eux, et son désir de réconciliation, évoquant un moment propice pour « se regarder en face, se dire la vérité et assumer son histoire ».

Le chef d’état-major des armées, le colonel Sidiba Koulibaly, a lui aussi pris la parole, se félicitant d’une réconciliation, fruit de « la volonté personnelle et de l’engagement de Mamadi Doumbouya ». « Cette campagne [de réconciliation] ne pourrait être menée si nous, les militaires, les forces de défense et de sécurité, nous ne réussissions pas à regrouper nos deux grands anciens », a affirmé le militaire.

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Depuis sa prise de pouvoir, Mamadi Doumbouya s’est montré favorable au retour au pays des deux anciens membres de la junte au pouvoir de 2008 à 2010. Selon nos informations, ceux-ci ont chacun joint le président de transition après son coup d’État, pour le « féliciter ». Le 30 novembre dernier, le CNRD se déclarait favorable à leurs « demandes de visite », par souci de « renforcement de l’unité nationale et d’apaisement ».

Enterrer la hache de guerre

Interrogé par JA au sujet de ses relations avec son ancien compagnon d’armes, Sékouba Konaté répondait ceci en 2019 : « Nous savons tous quelle est la popularité de Dadis dans l’armée. Il a une partition à jouer dans l’édification de notre pays, en tant qu’ancien président. (…) Pour la stabilité du pays, il faudrait que tous les dignes fils de la Guinée se parlent. »

En scellant leur réconciliation, Doumbouya vise la cohésion des forces de sécurité et celle du pays tout entier

« Avec cette cérémonie de réconciliation, le président a voulu passer un message fort. L’important, c’est que le pays et l’armée les voient unis. Il ne faut pas oublier que chacun d’eux bénéficie toujours d’une base importante de supporters », détaille un proche de la junte. En scellant leur réconciliation, Doumbouya vise donc, par ricochet, la cohésion des forces de sécurité et celle du pays tout entier. Au lendemain de son coup d’État, le militaire avait d’ailleurs juré qu’il n’avait pas pris le pouvoir seul, mais avec le soutien de l’armée dans son ensemble.

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Depuis, l’ancien légionnaire multiplie les gestes unificateurs et les symboles tous azimuts : cérémonie d’hommage pour les victimes du massacre du 28 septembre, visite à la veuve de Sékou Touré et recueillement sur la tombe de l’ancien président, excursion au cimetière de Bambeto, où sont enterrées certaines victimes du régime d’Alpha Condé… Mamadi Doumbouya n’a de cesse d’envoyer des signes d’apaisement et d’unité. Un choix qui se retrouve jusque dans la nomination de son Premier ministre, très consensuel, ou de son gouvernement, qui représente de manière égale les différentes régions du pays.

En permettant aux anciens militaires d’enterrer la hache de guerre, Mamadi Doumbouya a toutefois bien pris garde à ne pas s’immiscer dans les affaires de la justice. Moussa Dadis Camara est en effet directement cité comme l’un des instigateurs du massacre du 28 septembre 2008. Ce jour-là, selon un rapport onusien, 157 personnes avaient été tuées et 109 femmes violées lors d’un rassemblement dans le stade de la capitale ayant pour but de protester contre la candidature à la présidentielle de celui qui était alors chef de la junte au pouvoir (et président auto-proclamé).

Aucune date précise de retour définitif

Après onze ans d’absence, celui qui se fait appeler Moïse depuis sa conversion au christianisme en 2010 a d’ailleurs demandé une minute de silence en mémoire des « martyrs » du massacre, dès son arrivée à Conakry, le 22 décembre. « Il a lui-même rappelé qu’il avait l’intention de se mettre à la disposition de la justice », observe Idrissa Chérif, qui fut le bras-droit du capitaine. « Tout ce qui l’intéresse, c’est de faire la lumière sur les évènements du 28 septembre. Quand quelqu’un est coupable, il se fait discret ; si Dadis décide de rentrer, c’est bien qu’il n’a rien à cacher », ajoute-t-il.

Plusieurs sources affirment d’ailleurs que la question du procès n’a pas été abordée par Mamadi Doumbouya lors de leur entrevue. Comme Sékouba Konaté, qui a été accueilli à Kankan (Est) avant de rejoindre son village de Sana, après son retour le 18 décembre dernier, Moussa Dadis Camara est attendu dans son fief. Il sera ce mardi 28 décembre à Nzérékoré, dans sa région natale de Guinée forestière. L’occasion de revoir ses proches et sa famille et de se recueillir sur la tombe de sa mère décédée au cours de son exil. Il devrait y passer environ une semaine avant de revenir à Conakry.

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D’ici à quelques jours, les deux anciens membres de la junte devraient rentrer. Sékouba Konaté devrait regagner son domicile d’Enghien-les-Bains, en région parisienne ; Moussa Dadis Camara devrait retourner dans sa villa du quartier Ouaga 2000. Pourraient-ils prolonger leur séjour en Guinée ? La date de leur départ de Conakry n’a pas encore pas encore été précisée.