Politique

Maroc : la Palestine, de cause nationale à cause perdue ?

Un an après la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv, le Royaume peut-il réellement jouer un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien ? Eléments de réponse.

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Mis à jour le 27 décembre 2021 à 17:04

Manifestation à Rabat dénonçant le « deal du siècle » – le plan de paix pour le Proche-Orient présenté par Donald Trump, le 28 janvier 2020. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Pour célébrer la première année de la reprise de leurs relations diplomatiques, ce 22 décembre, le Maroc et Israël on fait dans la sobriété. Une simple visioconférence entre le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue israélien, Yaïr Lapid, sous l’œil bienveillant du chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken.

Si la ministre israélienne de l’Économie, Orna Barbivai, est attendue à Rabat début 2022, Nasser Bourita pourrait lui aussi effectuer « très bientôt » une visite en Israël.

Aujourd’hui les Marocains veulent partir en vacances à Tel-Aviv. Ce n’est plus la même époque ni la même génération

Quant au conflit israélo-palestinien, le Royaume a réitéré son soutien à une solution à deux États. Au cours de la même journée du 22, quelques centaines de Marocains se sont rassemblés à 19h dans quarante-trois villes du pays pour protester contre l’accord tripartite, à l’initiative du Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation. À Rabat, le sit-in a été interdit.

Le souvenir du 7 avril 2002 paraît bien loin. Ce jour-là, islamistes, militants d’extrême gauche et de la société civile, avec l’aide des autorités, avaient réussi à rassembler un million de personnes pour une gigantesque manifestation pro-palestinienne dans la capitale administrative. À l’époque, le reporter américain Stephen Smith estimait que le roi Mohammed VI, également président du comité de la Conférence islamique chargée de veiller sur Jérusalem (Al Qods), devait « concilier les passions de son peuple avec la Realpolitik ».

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L’année dernière, pour infléchir l’opinion marocaine, Nasser Bourita avait d’ailleurs usé de l’un des arguments suivants : la normalisation des relations avec l’État hébreu ferait du Maroc un « intermédiaire crédible auprès de tous les protagonistes » et « réactiverait tous les mécanismes » visant à servir la résolution du conflit israélo-palestinien.

Pour autant, les choses semblent avoir changé dans le Royaume : « la Palestine était une cause nationale, aujourd’hui les Marocains veulent partir en vacances à Tel-Aviv. Ce n’est plus la même époque ni la même génération », estime, non sans ironie, une figure du militantisme pro-palestinien.

Le jeu ambigu de Hassan II

L’ambiguïté ou l’équilibrisme ont toujours été de mise sur la question. Hassan II n’a jamais coupé les ponts avec Israël, tout en soutenant la cause palestinienne. Au point de devenir un acteur incontournable dans le processus de paix au Proche-Orient et un interlocuteur privilégié des Occidentaux. Le souverain a parfois joué un double jeu. Selon l’ancien responsable des renseignements israéliens, le général Shlomo Gazit, l’ancien souverain aurait autorisé en 1965 le Mossad à espionner des rencontres entre leaders arabes à Casablanca, lesquels prévoient alors une attaque contre Israël.

Les Marocains « nous ont donné toutes les informations nécessaires et ne nous ont rien caché. Ils nous ont tout livré immédiatement après que la conférence a pris fin », raconte Rafi Eitan, homme politique et ancien officier du renseignement israélien. Les informations glanées par les agents israéliens auraient ainsi contribué à la victoire de l’État hébreu lors de la Guerre des Six jours, en 1967. Cela n’empêcha pas Hassan II d’envoyer des troupes marocaines au front ni de s’engager pour le droit au retour des Palestiniens.

En 1973, lors de la Guerre du Kippour, il envoie, là encore, 6 000 combattants des Forces armées royales (FAR) combattre aux côtés des contingents syriens. En 1975, Hassan II créé, avec l’Organisation de la Conférence islamique (devenue Conférence de coopération islamique) le Comité Al-Qods pour dénoncer « la volonté d’Israël d’occuper, de judaïser et d’altérer les monuments de civilisation musulmans et chrétiens de la ville d’Al-Qods, partie intégrante des territoires palestiniens occupés et capitale de l’État palestinien ».

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Entre 1977 et 1978, Hassan II se lance dans une tentative de médiation entre les pays arabes, principalement l’Égypte, et les Israéliens, et organise ainsi plusieurs rencontres secrètes. En 1986, le souverain marocain invite Shimon Pérès dans son palais d’Ifrane afin d’œuvrer à la reconnaissance de l’OLP auprès des Israéliens. Le public apprendra bien plus tard, que plusieurs jours avant la rencontre, Pérès se rendait secrètement au palais royal pour préparer le sommet, déguisé en femme.

Cependant, contrairement à l’Égypte, Hassan II n’a jamais franchi le Rubicon de la normalisation. C’est désormais chose faite, et le soutien politique, parfois militaire de Hassan II à la cause palestinienne – aussi ambivalent fût-il -, semble avoir laissé la place à un appui essentiellement humanitaire.

Le soutien marocain en chiffres

Au Royaume, l’instrument privilégié de cette politique n’est autre que l’agence Bayt Al-Qods, ramification financière du Comité Al-Qods. Depuis sa création il y a maintenant vingt-six ans, cette agence a financé plusieurs projets sociaux à hauteur de 57 millions de dollars.

En 2020, l’agence Bayt Al-Qods a dépensé un peu moins de 2 millions de dollars dans l’éducation, la santé et les « affaires sociales »

Entre 2000 et 2007, le Maroc a fait un don unique de 2,8 millions de dollars. À partir de 2008, l’État a fait des dons réguliers compris entre 70 000 et 6,5 millions de dollars. Au point de devenir le meilleur élève du comité qui comprend l’Égypte, l’Iran, l’Arabie Saoudite ou encore le Niger et le Pakistan. Les particuliers marocains quant à eux, et les institutions du Royaume, ont donné plus de 20 millions de dollars à l’agence depuis 1975.

Au final, selon un rapport de Bayt Al-Qods, le financement du Maroc représente 87 % des contributions de tous les pays. C’est également au gouvernement marocain que reviennent les frais de fonctionnement de l’agence, qui s’élèvent à un million de dollars par an.

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Avec cet argent, le royaume a restauré une zaouïa marocaine située près du Mur des lamentations et sept mosquées ; financé et aménagé la Maison du Maroc, un centre culturel, pour 7 millions de dollars ; mais aussi financé ou construit une dizaine d’écoles ou de lycées pour 11 millions de dollars. En 2020, l’agence a dépensé un peu moins de 2 millions de dollars dans l’éducation, la santé et les « affaires sociales ».

La taxe Palestine, prélevée sur les paquets de cigarettes, rapporte environ 70 millions de dirhams par an. En 2018, seuls 8 millions ont été distribués à l’agence Bayt Al-Qods et 50 millions ont été versés au Rwanda, à la Jordanie ou encore au Congo-Brazzaville.

Mohammed VI finance sur ses fonds propres plusieurs projets d’envergure. Parmi eux, la reconstruction d’une aile de l’hôpital Al-Qods et d’une autre de la Faculté d’agronomie de Gaza, détruite par Israël en 2009, pour plus de 6 millions de dollars. En 2014, alors que Gaza est victime de raids israéliens, le souverain débloque une enveloppe d’urgence de 5 millions de dollars.

Plus récemment, en mai dernier, lors d’une nouvelle crise israélo-palestinienne, le souverain ordonne l’envoi d’une aide humanitaire de 40 tonnes de biens de première nécessité aux Palestiniens, acheminées par des avions des FAR.

Ismaïl Haniyeh après Mahmoud Abbas

C’est au moment de cette crise justement – la plus violente depuis 2014 -, que Washington, via l’administration Biden, a approché le Maroc, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour tenter de freiner l’escalade des tensions entre Israël et la Palestine. Résolument équilibriste, la diplomatie marocaine a d’abord fait état de sa « grande inquiétude », le 9 mai. Le lendemain, la police dispersait deux sit-in de soutien à la Palestine à Casablanca et Rabat.

Le 11 mai, le ministère des Affaires étrangères a dénoncé « les violences perpétrées dans les territoires palestiniens occupés »

Dans la foulée, le chef du gouvernement de l’époque, Saad Eddine El Otmani – qui était également secrétaire général du PJD – avait alors exprimé au chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, «le refus catégorique du Royaume du Maroc de toutes les mesures des autorités d’occupation qui touchent au statut juridique de la mosquée d’Al-Aqsa et d’Al-Qods », et assuré que la Palestine était encore et toujours une « cause nationale ».

Le 11 mai, le ministère des Affaires étrangères avait dénoncé plus fermement « les violences perpétrées dans les territoires palestiniens occupés » et rappelé que la cause palestinienne était au « sommet de ses préoccupations ». Quelques jours plus tard, les autorités ont lâché du lest et toléré les marches de soutien à la Palestine, une première depuis la normalisation.

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Et puis, le 16 juin, coup de théâtre : le PJD annonce la visite d’une délégation du Hamas dans le Royaume, menée par Ismaïl Haniyeh. La dernière fois qu’une figure politique palestinienne s’était rendue au Maroc remonte à 2014, et il s’agissait de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, une visite nettement plus consensuelle.

La venue du leader du Hamas est à l’initiative du PJD, mais elle a obtenu le feu vert du Palais, qui a mis plusieurs mois avant d’accepter. Ismaïl Haniyeh a lui-même précisé que cette visite avait lieu « sous les auspices de Sa Majesté Mohammed VI ». Un événement, qui a fait d’une pierre trois coups : redorer l’image du PJD, légitimer le Hamas auparavant isolé politiquement, et ériger Rabat en intermédiaire qui compte dans le conflit israélo-palestinien.

A contrario, la visite du ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, le 25 novembre dernier, au Maroc, a déclenché la colère du Fatah et du Hamas, alors qu’ils étaient restés plus ou moins mesurés au moment de l’annonce de la normalisation. Ces deux partis politiques ont évoqué « un coup de poignard dans le dos ». Résultat : début décembre, Mahmoud Abbas a effectué une tournée au Maghreb, sans passer par le Royaume…