Politique

Tunisie : de quoi l’affaire Marzouki est-elle le nom ?

Condamné le 22 décembre pour « outrage à la sécurité extérieure de l’État », l’ancien président est dans le viseur du pouvoir pour ses critiques contre le coup de force de Kaïs Saïed.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 24 décembre 2021 à 17:28

Tunisia, Carthage : Tunisia’s President Moncef Marzouki at the Presidential Palace in Carthage on March 03, 2012 © Ons Abid © Ons Abid

Dans la soirée du 22 décembre, les réseaux sociaux tunisiens commencent à s’agiter. La militante de la société civile et chef d’entreprise, Mouna Ben Halima alerte sur une information à peine diffusée par l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) : la brève annonce que l’ancien président de la République (entre 2011 et 2014), Mohamed Moncef Marzouki a été condamné par contumace par le Tribunal de Première Instance de Tunis, à quatre ans de prison avec effet immédiat pour « outrage à la sécurité extérieure de l’État ».

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Depuis la fin de sa carrière partisane et la perte de contrôle du parti Al Irada en 2019, l’ancien locataire de Carthage multiple les diatribes contre le pouvoir tunisien, notamment sur la chaîne Al-Jazeera. Proférées depuis l’étranger, elles n’ont jusqu’alors pas été accueillies avec beaucoup d’intérêt par l’opinion publique.

Depuis quelques mois, Moncef Marzouki n’est pas avare de critiques contre Kaïs Saïed et son coup de force du 25 juillet. Mi-octobre, il appelle ainsi les autorités françaises, les pays partenaires de la Tunisie et l’opinion internationale à boycotter le Sommet de la francophonie.

« Traîtres à la nation »

Avant de se dire fier d’avoir contribué au report ensuite annoncé par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).

L’évènement prévu à Djerba les 20 et 21 novembre a été reporté d’un an pour des raisons logistiques, sans rapport a priori avec les interventions de Moncef Marzouki.

Mais immédiatement, le président tunisien Kaïs Saïed, qui qualifie régulièrement de « traîtres à la nation » ceux qui réclament l’intervention étrangère dans les affaires tunisiennes, ordonne que lui soit confisqué son passeport diplomatique.

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Il enjoint surtout la ministre de la Justice Leïla Jaffel à saisir le parquet pour engager des poursuites judiciaires. Un mandat d’amener international, émis le 4 novembre, contre Moncef Marzouki, marque l’importance accordée à l’affaire et la rapidité de son traitement.

« Même Ben Ali n’aurait pas osé » selon les activistes du Collectif contre le coup d’Etat

Moins de trois mois plus tard, soit en un temps record au regard des délais habituels de la justice, le verdict en première instance condamne Marzouki à quatre ans de prison pour une volonté de nuire à l’État tunisien en utilisant des contacts à l’étranger.

Le premier à commenter la décision de justice a été Marzouki lui-même qui réagit sur les réseaux sociaux : « J’ai été condamné plus d’une fois sous le règne de Bourguiba. J’ai été jugé plus d’une fois sous le règne de Ben Ali, et maintenant un jugement est rendu contre moi pendant le règne de Kaïs Saied. Bourguiba et Ben Ali sont partis, et les causes pour lesquelles j’ai été jugé ont triomphé.

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De la même manière humiliante, cet apprenti dictateur partira, et les causes pour lesquelles j’ai été jugé seront triomphantes. Les ténèbres se dissiperont ».

De toute évidence Moncef Marzouki et Kaïs Saïed sont désormais à couteux tirés alors qu’ils avaient beaucoup échangé lors du passage de Marzouki à Carthage. Une proximité assez forte pour que le candidat malheureux à la présidentielle de 2019 recommande un report des voix en faveur de Kaïs Saïed.

Pas auditionné

Il n’est pas le seul à s’indigner. « Même Ben Ali n’aurait pas osé » s’indignent les activistes du « Collectif contre le coup d’État », dont certains entament une grève de la faim en soutien à Moncef Marzouki.

Sur la même position, les avocats du Groupe de défense des droits et libertés dénoncent « les tentatives désespérées de l’autorité du coup d’État pour liquider ses opposants politiques et les faire taire ».

Pour des hommes politiques qui désapprouvent leur mise à l’écart par le président ainsi que sa stratégie et ses objectifs, c’est une occasion pour donner de la voix. Ghazi Chaouachi, secrétaire-général du Courant démocratique dénonce une instrumentalisation de la justice et révèle que Marzouki n’a pas été auditionné.

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L’ancien dirigeant d’Ennahdha, Samir Dilou se range au même avis tandis que l’ancien député Yacine Ayari prévoit que ce verdict marquera « la chute définitive de Kaïs Saïed ». « Alerter la communauté internationale sur l’opération de confiscation de la démocratie en cours, c’est ça trahir ? » s’interroge un analyste politique.

Des avocats notent avec ironie les temps très brefs de la procédure, d’autres dénoncent une ingérence de la présidence dans la justice et remarquent que le président de la chambre a été remplacé pour cette audience. Sans compter l’absence des membres de la défense.

Binational, Marzouki pourrait devenir une pomme de discorde entre Tunis et Paris

Mais, parmi ceux qui ne pardonnent pas à Moncef Marzouki sa complaisance vis-à-vis des islamistes d’Ennahdha pendant son mandat présidentiel, la décision de justice est généralement approuvée.

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Certains estiment même que, la justice étant toujours selon eux noyautée par les islamistes, la sévérité du verdict est destinée à embarrasser le président Kaïs Saïed. Ils se font ainsi écho de l’offensive entamée par Kaïs Saïed contre les magistrats.

Marzouki aura encore l’opportunité de faire appel et d’aller jusqu’en cassation. Vivant en France et disposant de la nationalité française, l’ancien président pourrait constituer une pomme de discorde entre Tunis et Paris. Contactée par JA, la diplomatie française n’a pas réagi à l’annonce du verdict.