Politique

Sénégal : le Sud-Est est-il menacé par la contagion terroriste ?

Un rapport publié récemment insiste sur le fait que l’or exploité artisanalement dans les régions de Kédougou et Tambacounda, le long de la frontière malienne, pourrait notamment servir à financer les groupes armés.

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Mis à jour le 23 décembre 2021 à 15:35

Des soldats sénégalais patrouillent alors qu’ils participent à un exercice militaire international et annuel appelé Flintlock, à Thiès le 24 février 2016. © SEYLLOU/AFP

À Kédougou, dans le Sud-Est du Sénégal, les points de contrôle se sont multipliés depuis plusieurs mois le long de la frontière malienne. Les transports en provenance du Mali sont systématiquement filtrés et la moindre activité suspecte scrutée. « Nous ne sommes pas en alerte, mais un dispositif militaire de riposte a été mis en place et il est testé chaque fois que cela est nécessaire », affirme Saer Ndao, gouverneur de cette région qui pourrait bien être l’une des portes d’entrée du terrorisme au Sénégal.

Risque d’implantation

Le pays, qui fait office d’îlot de stabilité dans un Sahel confronté à une grave crise sécuritaire, a jusque-là été épargné par les attaques jihadistes. Toutefois, le Sénégal reste sur ses gardes. Une étude de l’Institut d’études de sécurité (ISS), réalisée conjointement avec le Centre des hautes études de défense et de sécurité (CHEDS) et rendue publique le 16 décembre, alerte sur les facteurs de vulnérabilité que présente le Sud-Est aurifère. Des facteurs susceptibles de favoriser « l’implantation [de groupes terroristes actifs au Mali], ainsi que leur accès à des moyens humains, financiers et opérationnels ».

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À Kédougou et Tambacounda, la fièvre de l’or a attiré des étrangers venus essentiellement du Burkina Faso, de la Guinée et surtout du Mali voisin, où sont actifs plusieurs groupes armés, dont la katiba Macina d’Amadou Koufa. « Beaucoup d’hommes ont délaissé les mines artisanales du Mali pour rejoindre celles du Sénégal, souvent de manière clandestine et pour des raisons sécuritaires », explique le gouverneur Ndao. Ces « flux massifs et incontrôlés » du fait de la porosité des 480 kilomètres de frontière que partagent les deux pays constituent un risque majeur « d’infiltration d’éléments extrémistes », préviennent l’ISS et le CHEDS.

En février dernier, quatre individus soupçonnés d’être liés à la katiba Macina ont été arrêtés par les autorités sénégalaises dans la région de Kidira, frontalière avec celle de Kayes, au Mali. Une semaine auparavant, le Conseil de sécurité des Nations unies signalait la présence d’éléments appartenant au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), sur le corridor Bamako-Dakar.

Négociants clandestins

L’arrivée en nombre de migrants dans les régions de Kédougou et de Tambacounda, où se concentre l’essentiel des gisements aurifères du Sénégal, a contribué à booster la production locale d’or. En 2018, la production artisanale du métal jaune au Sénégal était estimée à 4,3 tonnes. Mais la majeure partie échappe encore au contrôle de l’État. On estime que les comptoirs commerciaux reconnus n’absorbent que 10 % de la production totale, le reste étant capté par un réseau de plusieurs centaines de négociants clandestins, dont certains alimenteraient les groupes armés.

L’absence de traçabilité des ressources alimente les risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme

« Les négociants viennent souvent du Mali et traversent la frontière à moto en passant par la brousse pour acheter directement sur les sites d’orpaillage et le revendre en dehors du Sénégal », explique Mamadou, un habitant de Kédougou. « L’absence de traçabilité des ressources qui financent l’activité aurifère et de celles qui découlent de la commercialisation de l’or alimente les risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme », ajoutent l’ISS et le CHEDS.

C’est déjà le cas au Mali ou au Burkina Faso, où des groupes jihadistes, tirant profit des conflits intercommunautaires, ont pris le contrôle de sites sur lesquels ils prélèvent « la zakat », une sorte de taxe d’exploitation. À Kédougou et Tambacounda, des tensions opposent régulièrement les communautés locales aux orpailleurs étrangers, mais aussi les villageois aux sociétés minières pour le contrôle des terres et de leurs ressources. « Les populations ne comprennent pas que l’État octroie des concessions à des sociétés minières étrangères, explique Paulin-Maurice Toupane, chercheur principal à l’ISS. Elles ont l’impression qu’il protège les intérêts des grandes compagnies présentes sur place au détriment des leurs. »

Laissés pour compte

Les groupes armés qui sévissent dans la sous-région pourraient-ils en profiter ? Le risque existe dans le Sud-Est du Sénégal qui enregistre un fort taux pauvreté. À Kédougou, le taux de chômage est estimé à plus 26 % et contraste avec l’énorme potentiel économique de la zone. L’or représente 19 % des exportations du Sénégal. La production est portée par l’Australien Petowal Mining Company (PMC), qui exploite la mine de Mako depuis 2018, et par le Canadien Endeavour Mining, qui exploite celle de Sabodala depuis 2020. « Pourtant nous manquons de tout : l’état des routes est désastreux, il n’y a que de la poussière partout ; les infrastructures scolaires sont insuffisantes ; il n’y a pas d’hôpitaux ; il n’y a pas de travail, égrène Mamadou, l’habitant de Kédougou précédemment cité. Nous sommes laissés pour compte. »

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« L’État investit beaucoup pour réduire les inégalités et les vulnérabilités, répond le gouverneur Ndao. Toute la région est en chantier. Les emplois non-qualifiés dans les mines sont réservés exclusivement aux ressortissants de Kédougou. Et s’il y a des postes qualifiés, la préférence est d’abord locale. »

Cependant, le fort sentiment d’exclusion demeure et pourrait accentuer les dynamiques conflictuelles déjà présentes, bien qu’elles soient pour le moment d’ampleur modeste. De là à faire basculer le Sud-Est du Sénégal dans l’extrémisme violent ? « Il manque l’élément idéologique qui pourrait pousser les populations vers l’extrémisme religieux », tempère Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et fondateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique. « Dans cette partie du pays, les pratiques culturelles ne sont pas forcément islamiques, ajoute-t-il. Les risques sont plus élevés dans les régions de Kidira ou de Tambacounda, situées un peu plus au nord. Elles sont certes plus islamisées mais les confréries musulmanes, qui jouent un rôle de régulation, y sont peu présentes. Toutes les alertes méritent néanmoins d’être prises au sérieux. »