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Nzanga Mobutu : « Mon père aura des obsèques nationales »

| Écrit par Propos recueillis à Kinshasa par Georges Dougueli

Dix ans après le décès au Maroc de l’homme qui régna plus de trente ans sur le pays, sa famille souhaite rapatrier sa dépouille mortelle.

Renversé le 17 mai 1997 par Laurent-Désiré Kabila, décédé le 7 septembre de la même année à Rabat, où il avait choisi de s’exiler, Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Zabanga reste très présent dans la mémoire collective. Début septembre, ses proches commémoreront le dixième anniversaire de sa disparition au Maroc, où il repose encore aujourd’hui. De Gbadolite à Kinshasa, des hommages au maréchal seront certainement organisés à l’instigation de ses fidèles qui souhaitent désormais lui offrir une sépulture en terre congolaise. C’est également le souhait de François-Joseph Nzanga Mobutu, fils aîné de l’ex-président, et de Mama Bobi Ladawa.
En 2002, après cinq années d’exil, Nzanga regagne Kinshasa où il s’établit l’année suivante en prévision des échéances électorales. En 2005, il fonde l’Union des démocrates mobutistes (Udemo), bannière sous laquelle il se présente à l’élection présidentielle. Crédité de 4,7 % des voix au premier tour, il appelle à voter Kabila au second. Après la victoire du chef de l’État, il rejoint la coalition formée autour du vainqueur. Entré au gouvernement en février 2007, Nzanga Mobutu est ministre d’État en charge de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Élevage. Et travaille aujourd’hui avec ceux qui ont renversé son père

Jeune Afrique : Dix ans après le décès du maréchal Mobutu, qu’est-ce qui empêche aujourd’hui de rapatrier sa dépouille mortelle ?
Nzanga Mobutu : Nous sommes à quelques semaines du dixième anniversaire de sa disparition. Je serai personnellement à Rabat aux côtés des membres de ma famille, de proches et certainement de quelques collègues du gouvernement pour me recueillir devant sa sépulture. Je pense que cet anniversaire sera l’occasion de nous interroger sur ce que le maréchal a réellement légué à son pays. Mais il ne m’appartient pas de faire le travail des historiens.
En ce qui concerne le retour de la dépouille, c’est acquis, nous la ramènerons. Mais je ne peux pas vous donner de date. Il y aura une concertation au sein de ma famille et avec le chef de l’État bien sûr. Nous en avons déjà parlé avec lui, et il a donné son accord. Les choses devraient se faire progressivement, et je pense que les Congolais, dans leur grande majorité, sont d’accord sur le principe de ce rapatriement. Mais cela ne s’est pas encore fait parce que nous devons, au préalable, réunir certaines conditions matérielles. Le site qui doit accueillir sa dépouille n’est pas prêt. Mon père a toujours souhaité reposer à Gbadolite, sa terre natale. Mais une rébellion a sévi dans cette région de l’Équateur pendant plusieurs années : plusieurs tombes de ma famille ont été profanées, et la chapelle a été mise à sac. Il va donc falloir remettre tout cela en état. Ce n’est que depuis mars dernier que la situation s’est assainie, après que Jean-Pierre Bemba, qui continuait à entretenir des forces militaires dans la province, a quitté le pays.

Le retour de la dépouille de votre père donnera-t-il lieu à des obsèques nationales ?
Le président Kabila me l’a dit sans ambiguïté lorsqu’il m’a invité à revenir au Congo en 2002 : il souhaite qu’il y ait des obsèques nationales. J’imagine que cela s’accompagnera d’une forme de réhabilitation, quelles que soient les faiblesses dont il a fait preuve à la tête du pays. Et je ne crois pas que les autres institutions iront à l’encontre du souhait du président de la République. Le maréchal lui-même avait organisé des obsèques nationales pour son prédécesseur, Joseph Kasavubu. Pourquoi n’en ferait-on pas autant pour lui ?

Dix ans après le renversement de votre père par Laurent-Désiré Kabila, ressentez-vous votre entrée au gouvernement comme une revanche ? Ou comme un juste retour des choses ?
Je ne considère pas cela comme une revanche, car je n’éprouve aucune rancune. Je le prends comme une leçon de la vie, en toute humilité. Lorsque vous avez grandi sans jamais manquer de rien et qu’un jour tout s’arrête, c’est la descente aux enfers. Vous vous remettez en question, et vous réalisez que vous devez remonter la pente par vos propres moyens. Pour tout homme, c’est une expérience formidable que de se refaire. Ce qui est intéressant, c’est que je ne suis plus regardé comme un fils à papa.

Que reste-t-il du mobutisme ?
Tout n’était pas mauvais en cet homme, et je considère que le traitement qui lui a été réservé a souvent été réducteur : l’histoire du roi nègre sorti de la jungle pour régner dans un grand palais. Par respect pour nos compatriotes, par respect pour l’Afrique, il est nécessaire de faire une lecture un peu moins fantasmatique et plus approfondie de cette période. Je ne crois pas qu’on se maintienne trois décennies à la tête d’un pays tout simplement par la brutalité. Certains ministres du gouvernement actuel, qui ont combattu le président Mobutu sur le plan politique, reconnaissent aujourd’hui qu’il avait réalisé l’unité du pays : ça fait plaisir à entendre.
Lorsque l’on me demande ce que représente la dénomination de mon parti, l’Union des démocrates mobutistes (Udemo), je réponds qu’il s’agit d’une simple référence à ce que le président Mobutu nous a légué. À savoir le principe de l’intangibilité du territoire congolais, l’attachement à la paix et le patriotisme. Sur le plan économique, cela n’a certes pas été une grande réussite. Mais il y a quand même des acquis difficiles à lui dénier. Il nous revient d’en faire bon usage pour dessiner le visage du Congo de demain.

En tant que membre du gouvernement, vous travaillez avec ceux qui ont renversé votre père. Comprenez-vous que cela puisse surprendre ?
Effectivement, le fait de me voir associé à ce gouvernement suscite des polémiques. Mais après les élections que notre pays a connues il y a un an et suite à mon ralliement au président Kabila, le plus important à mon avis est de réunifier le pays. Par cette alliance, l’ouest du pays, représenté par le Premier ministre Gizenga et par moi-même, et l’Est, qui a fortement soutenu le président Kabila, se sont rapprochés. Les résultats du premier tour ont laissé apparaître des fractures importantes qu’il était nécessaire de réduire. De ce point de vue, je pense toujours que cette coalition gouvernementale était salutaire pour le Congo.

Comment se passe votre collaboration avec le président Kabila, dont le père a causé la chute du vôtre ?
Ce sont des relations de respect par rapport à la hiérarchie. J’ai été élevé dans le respect des institutions et de nos traditions africaines : on doit respecter le chef. Un an après son avènement à la présidence de la République, Joseph Kabila est entré en contact sans intermédiaire avec ma famille. Il a envoyé un émissaire au Maroc, en France voir les principaux membres de la famille pour établir des ponts. Nous avons apprécié cette volonté de réconciliation. Dès notre première rencontre, les choses sont allées dans le bon sens. Qu’il s’agisse du président Kabila ou de moi-même, nous avons pris l’option de nous assumer. De ne rien renier. Et de donner ce que nous avons de meilleur pour notre pays.

Quelles sont vos relations avec Jean-Pierre Bemba ?
J’ai choisi l’option politique, il a choisi l’option militaire. Il a fini par accepter de collaborer avec le président de la République et les autres leaders politiques au sein d’un gouvernement de transition. En tant que vice-président, il a participé à l’élaboration des textes qui ont été soumis au référendum constitutionnel. L’adhésion du peuple à la Constitution a permis de mettre en uvre le processus électoral. Mais entre les deux tours de la présidentielle, les troupes de ce monsieur ont tenté de m’assassiner. Je pense que Bemba et moi n’avons rien en commun. S’agissant des poursuites qui sont lancées contre lui, je pense que nul n’est au-dessus de la loi, et qu’il est important que les responsables de violences, de viols et de pillages soient jugés, que ce soit en RDC ou dans un autre pays. On le doit aux victimes et à leurs familles. Que ce soit pour Jean-Pierre Bemba ou pour les autres, il est important que justice soit faite.

La famille Mobutu est-elle encore riche ?
Écoutez, elle est riche parce qu’elle est nombreuse et ça, je crois, c’est la plus grande richesse. Plus sérieusement, pour avoir eu un père président de la République, nous avons eu des facilités. Mais en même temps, nous avons connu des difficultés. Et ces difficultés-là, nous avons pu les surmonter, chacun d’entre nous à sa manière. Je dis à chacun de mes frères et surs que, quels que soient les choix de vie que nous faisons, nous ne devons pas être médiocres. C’est ce que notre père attendait de nous. Car lui s’est battu pour être ce qu’il a été.

Et votre fortune ?
C’est un fantasme. Et cela a été une arme politique. Je l’ai toujours dit : que ceux qui parlent des milliards de Mobutu nous expliquent où est cet argent et d’où il proviendrait Les autorités congolaises peuvent obtenir sans aucune difficulté des renseignements plus sérieux auprès des instances internationales compétentes. Pour moi, ce débat est sans objet. Pour le reste, c’est vrai que, si le président Mobutu a fait de grandes choses, comme tout homme, il a eu aussi ses moments de faiblesse.

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