Politique

Maroc-Sénégal : un axe contre l’extrémisme religieux

L’histoire de la relation entre le Maroc et le Sénégal puise ses racines dans le rayonnement de la confrérie soufie Tijaniyya. Aujourd’hui, ses ramifications se déclinent à l’aune d’intérêts diplomatiques, culturels et sécuritaires.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 31 décembre 2021 à 15:45

École de formation des imams marocains mais aussi tunisiens ou maliens, entre autres, à Rabat. © Hassan Ouazzani pour JA

L’immensité du Sahara les sépare – mais bien frêle paraît-elle, balayée par les liens séculaires qui unissent le Maroc et le Sénégal. « Au Sénégal, nous avons grandi avec l’idée que le Maroc était un pays frère », résume le docteur Cheikh El Hadji Abdoulaye Niang, socio-anthropologue au Laboratoire d’anthropologie culturelle de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) de Dakar.

Dernier témoignage de cette « fraternité » en marche : l’inauguration à Dakar le 3 décembre de l’Institut de défense du Sénégal, lors de laquelle le président Macky Sall n’a pas manqué de remercier le Maroc « pour avoir bien voulu accompagner les premier pas de cet institut de formation des cadres militaires ». Si la relation très particulière qui lie les deux pays se décline aujourd’hui sur le plan sécuritaire, ce sont d’abord des liens religieux pluri-séculaires qui en constituent le fondement.

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« Ce qui se joue aujourd’hui entre les deux pays est plus de l’ordre d’une co-construction de savoirs et d’initiatives que d’une imposition unilatérale d’un modèle par l’un ou l’autre pays », poursuit-il.

Et d’énumérer les domaines dans lesquels la réciprocité s’est tissée au gré des échanges transsahariens depuis le VIIe siècle : savoirs botaniques, coutumes vestimentaires, échanges architecturaux. La suite de l’histoire s’écrit entre le XVIe et le XVIIe siècle.

De nouveaux pôles d’érudition religieuse émergent alors en Afrique de l’Ouest, en particulier sur le territoire de l’actuel Sénégal, notamment du fait de l’itinérance de conseillers maghrébins de rite malékite, et de lettrés arabo-berbères. « Leurs motivations étaient diverses, comme la recherche d’un pays d’asile, d’une situation économique meilleure, ou bien l’enseignement ou l’apprentissage », précise le chercheur de l’IFAN.

Quête spirituelle

Au cœur de ce phénomène qui donnera lieu à d’intenses échanges religieux, la confrérie soufie de la Tijaniyya. Née dans une oasis algérienne en 1781, c’est véritablement depuis Fès au Maroc que la Tijaniyya a, au cours du XIXe siècle, essaimé en Afrique subsaharienne – notamment au Sénégal par l’intermédiaire de la tribu maure des Idaw’Ali, d’ascendance chérifienne, qui a entrepris d’y diffuser les valeurs soufies d’un islam axé sur la quête spirituelle.

Cheikh Ibrahim Niasse participe à conférer un aspect diplomatique aux relations entre le Sénégal et le Maroc

« Muhammad al-Hafiz a été une figure majeure dans la descente de la Tijaniyya au sud du Sahara », précise le Dr Niang. Muhammad al-Hafiz, né vers 1760, originaire de Chinguetti, en Mauritanie, fut initié à la tariqa par le Cheikh Ahmad al-Tijânî, le fondateur de la confrérie en personne. Ses biographes disent de lui qu’il fut le premier sinon l’unique muqaddam (enseignant religieux) ouest-africain désigné directement par le fondateur de la Tijaniyya.

« À partir de là, la Tijaniyya a matérialisé l’idéal d’une communauté fraternelle au sein de laquelle les barrières de couleur, d’ethnie, de langue, de nationalité s’effacent, pour laisser s’exprimer un lien décisif et un imaginaire fécond, parce que susceptibles de dériver vers une multiplicité d’échanges, à la fois spirituels et séculiers », affirme le Dr Niang, dont le dernier ouvrage, Renouveau islamique et mobilité transnationale en Afrique Subsaharienne, est consacré à la Fayda, un rameau de la Tijaniyya.

Durant le XXe siècle, Cheikh Ibrahim Niasse (1900-1975), fils d’El Hadji Abdoulaye Niasse, le fondateur de la branche niassène de la Tijaniyya, participe à conférer un aspect diplomatique aux relations entre le Sénégal et le Maroc avec, comme moteur d’action, leur lien confrérique.

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Ses multiples visites aux dignitaires marocains de la confrérie, ainsi qu’au roi Hassan II, commandeur des croyants à l’autorité reconnue par les confréries soufies au Sénégal, vont consacrer « l’utilité diplomatique du lien confrérique », selon la formule de Bakary Sambe, enseignant-chercheur à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis et directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies.

Sphère d’influence

« Le Maroc est un pays conscient de ses contraintes géopolitiques. Assez rapidement dans son histoire, le royaume a réalisé que la seule possibilité d’extension de sa sphère d’influence se situait au sud du Sahara. C’est ainsi qu’il a mobilisé au Sénégal ses ressources symboliques non institutionnelles, notamment religieuses, en particulier par l’intermédiaire de la Tijaniyya », explique Bakary Sambe.

Le Maroc est dans une stratégie de promotion de son modèle islamique

À l’instar de son père Hassan II, l’actuel roi du Maroc Mohammed VI mise sur la fraternité confrérique entre les deux peuples pour légitimer son aura sur le territoire sénégalais et multiplier les points d’ancrage sur le territoire, notamment architecturaux. « Le roi Mohammed VI s’engage personnellement à Kaolack, Tivaouane et Dakar. Par son intermédiaire, le Maroc impose une empreinte visible sur les édifices religieux et séculiers du Sénégal », analyse le Dr Niang, qui cite le financement de la grande mosquée de Tivaouane, à l’est de Dakar, où un chef de chantier marocain supervise actuellement la fin des travaux.

« Le renouvellement récent de la relation entre le Maroc et le Sénégal a fait émerger de nouveaux acteurs, produits et savoirs qui, bien que légitimés par les liens confrériques, sont loin d’être uniquement religieux », abonde le spécialiste. Le Maroc est aujourd’hui considéré par une partie de l’élite sénégalaise comme une terre médicale. Dans le cadre d’un partenariat signé en 2016, les fonctionnaires sénégalais, en cas de surcharge du système de santé local, peuvent se faire évacuer vers l’hôpital Cheikh Zaid de Rabat pour recevoir des soins en cancérologie ou en cardiopathie.

Bakary Sambe, lui, insiste sur les fondamentaux : « Le Maroc, qui est dans une stratégie de promotion de son modèle islamique comme partie intégrante de sa diplomatie d’influence sur le continent, a bien réalisé l’importance capitale de la zawiya de Tivaouane en tant qu’alliée incontournable avec laquelle il partage le fiqh [interprétation des règles juridiques, NDLR] malékite […] et le tassawwuf [inclination au soufisme, NDLR] dans le contexte d’une forte concurrence des offres religieuses et spirituelles », écrit le chercheur dans un article publié sur le site du Timbuktu Institute.

Rempart face à la radicalisation

C’est dans la perspective du renforcement du lien spirituel qu’est créé par dahir (décret royal chérifien) l’Institut Mohammed IV des oulémas africains au Maroc, en 2015, successeur de la Ligue des oulémas du Maroc et du Sénégal fondée en 1985 par Hassan II. Son objectif avoué ? « Contrecarrer tout courant extrémiste en matière de pensée et de religion et saisir toute opportunité pour permettre l’échange de points de vue entre les oulémas du continent africain », selon le décret royal. En 2016, les 140 premiers étudiants-imams sénégalais sont partis suivre l’enseignement de  l’Institut Mohammed VI de formation des imams, prédicateurs et prédicatrices de Rabat.

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Ils représentent le plus gros contingent d’étudiants étrangers devant les Maliens, les Ivoiriens, les Guinéens (Conakry) et les Français. Saliou Diankha est l’un d’eux  : « Les khalifes généraux ont appuyé la proposition du roi Mohammed VI auprès de Macky Sall. C’est grâce à eux que la formation a pu avoir lieu, notamment par l’implication de Mouhammad Al Khoureychi Ibrahim Niass », souligne l’étudiant-imam désormais de retour dans sa ville natale de Kaolack, où il souhaite construire une daara (école coranique).

À l’ère du numérique, la circulation des idées de prédicateurs salafistes se fiche des frontières

Souleymane Ba, issu du même premier contingent d’étudiants sénégalais parti étudier à l’Université de Rabat, semble également plaider pour le rôle diplomatique de premier ordre joué par les hautes figures des confréries soufies au Sénégal : « À l’époque, tous les khalifes généraux s’étaient rangés derrière la proposition du commandeur des croyants [d’ouvrir la formation de l’Institut aux étudiants-imams du Sénégal] ».

Prédicateurs salafistes

Souleymane Ba habite aujourd’hui Dakar. Si, à 33 ans, il n’exerce pas en tant qu’imam, il souhaite un jour diffuser les apprentissages reçus à Rabat : « On nous disait à l’Université que d’ici dix à quinze ans, nous serions les gardiens du temple. Il faut respecter l’ordre des générations et laisser aux ainés leur autorité, même si certains imams de Dakar ont une vision parfois confuse de l’islam. Je souhaite que les étudiants-imams sénégalais, eux, continuent d’aller se former à Rabat. D’ici dix ans, plus de mille imams issus de la formation seront mûrs afin de diffuser un socle commun de tolérance et d’ouverture, contre les prédicateurs de haine. »

Le Dr Niang abonde puisque, selon lui, la promotion marocaine du modèle confrérique soufi au Sénégal pourrait être perçue comme un levier supplémentaire dans la construction « d’un bouclier symbolique, pouvant aider à contrer les idées extrémistes ». Pour autant, aujourd’hui, le rôle des confréries soufies, tel qu’il est prôné par le Maroc et le Sénégal, doit être mis en perspective, avertit Bakary Sambe : « À l’ère du numérique, la circulation des idées de prédicateurs salafistes et intégristes se fiche des frontières – et, le Sénégal ne fait pas exception. »