Politique

Tunisie : une réunion en Égypte à l’origine du coup de force de Kaïs Saïed ?

C’est ce que laisse entendre un document présenté comme le procès verbal fuité d’une réunion entre responsables égyptiens et tunisiens en avril, au Caire. Explications.

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Mis à jour le 24 décembre 2021 à 10:20

Le président tunisien Kaïs Saïed (à g.) reçu par son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, le 9 avril 2021. © EGYPTIAN PRESIDENCY/EPA/MAXPPP

Faute de ne pas avoir accès à des informations autres que les communiqués distillés par les services présidentiels, l’opinion tunisienne se nourrit de rumeurs rarement documentées mais parfois crédibles. Parmi les plus récurrentes : l’influence du pouvoir égyptien sur le chef de l’État tunisien et son équipe.

À l’appui de ce qui n’aurait pu être qu’une légende urbaine de plus, le procès verbal – fuité – d’une réunion qui se serait tenue le 11 avril 2021 dans les locaux du renseignement égyptien, les fameuses « moukhabarat ». Carthage n’a pas encore réagi aux accusations.

Voici le film des événements tels que rapportés par le document : le 11 avril 2021, alors que Kaïs Saïed, en visite d’État, se rendait à la nouvelle ville du Caire et sur le Canal de Suez, le patron du renseignement égyptien Abbes Mustapha Kamel, en compagnie du ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Chokri, recevait dans ses locaux le ministre tunisien des Affaires étrangères Othman Jerandi, la directrice du cabinet présidentiel Nadia Akacha, en présence d’un représentant des Émirats arabes unis, Abdelkhalek Abdallah.

Walid Hajjem, conseiller à Carthage, et Majdi Boudhina, dirigeant du Parti destourien libre (PDL) chargé de la coordination avec Carthage et le Parlement, les ont rejoints par vidéoconférence.

« Expérience égyptienne »

Sur deux pages, les différents intervenants s’accordent sur la situation délétère en Tunisie, l’instabilité et l’insécurité dues à la gouvernance des islamistes et suggèrent d’y mettre fin. Nadia Akacha et Othman Jerandi, après avoir exprimé leur admiration pour l’expérience égyptienne conduite par Sissi, signalent que Kaïs Saïed peut lancer une initiative, mais se refuse à faire couler le sang et à provoquer une guerre civile.

Les responsables tunisiens auraient alors reçu l’assurance d’une aide financière émiratie et tout le soutien de leurs homologues égyptiens.

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Un contenu suffisamment explicite pour provoquer un tollé en Tunisie. Le collectif « Citoyens contre le coup d’État », dont est membre Abderraouf Betbaieb, ex-ministre conseiller auprès du président et ancien ambassadeur, prend le document très au sérieux.

Certains rappellent qu’après le 25 juillet Kaïs Saïed faisait état du soutien de pays amis et frères

« C’est une invitation à une ingérence étrangère », fulmine un ancien député, tandis que la classe politique s’interroge sur les liens entre Kaïs Saïed et le PDL, parti ouvertement nostalgique de l’ancien régime Ben Ali. 

Le collectif entend, après authentification du document, porter plainte contre ceux qui étaient présents à cette rencontre, dont la directrice du cabinet présidentiel Nadia Akacha et le ministre des Affaires étrangères Othman Jerandi pour « collusion avec des puissances étrangères ». Pour certains, il ne s’agit ni plus ni moins que de haute trahison, punie en Tunisie par la peine de mort, mais aussi d’une allégeance manifeste à Sissi.

« Ah ils sont encore là… »

« Au cours d’une visite officielle, on ne se rend pas dans les locaux des renseignements comme si on répondait à une convocation, même s’il s’agit d’un pays frère. Le ministère des Affaires étrangères aurait pu recevoir tout le monde sans que cela pose problème mais les Égyptiens ont mis les proches de Kaïs Saïed dans une position de traîtres à leur nation », commente un ancien du protocole des Affaires étrangères.

Le faisceau de présomptions sur le rôle joué par l’Égypte dans la reconfiguration politique lancée le 25 juillet 2021 s’étoffe. Remonte à la surface une petite phrase de Najla Bouden prononcée en marge de la Conférence internationale sur la Libye, à Paris, le 12 novembre, après un entretien avec le président égyptien.

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« Il est de l’intérêt de la Tunisie de profiter de la réussite de l’expérience égyptienne sous le leadership inspirant du président égyptien et dans le partage de l’expérience de développement, à travers une coordination bilatérale intensive dans tous les domaines, notamment économique et sécuritaire », avait ainsi estimé la cheffe du gouvernement tunisien.

D’autres se rappellent que dans ses premières déclarations après le 25 juillet, Kaïs Saïed faisait état du soutien de pays amis et frères, tandis qu’un conseiller auprès d’une ambassade européenne lâchait, en octobre, un maladroit « ah, ils sont encore là… », à propos de la présence inhabituelle de sécuritaires et de conseillers de crise égyptiens à Carthage.