Politique

Samia Maktouf : « Le procès du 13-Novembre ne doit pas devenir une tribune politique »

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. À l’issue de la première étape du procès des auteurs des attentats du Bataclan et du Stade de France, en 2015, consacrée à l’audition des parties civiles, l’une des avocates de ces dernières, Samia Maktouf, livre sa vision des enjeux de ces audiences.

Mis à jour le 25 décembre 2021 à 10:20

L’avocate franco-tunisienne Samia Maktouf. © JOEL SAGET/AFP

Jusqu’en 2012, Samia Maktouf était surtout connue comme avocate d’affaires, officiant au Barreau de Paris depuis 1995. Après avoir fait ses premiers pas au sein du cabinet de Théo Klein, l’ex-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), qu’elle aborde au culot et dont elle héritera « la détermination à combattre la haine, jusque dans son propre camp », elle se forge une réputation d’avocate pugnace et influente.

Sa participation au comité de défense de l’ex-dictateur tunisien Ben Ali en 2011, ainsi que sa défense du sulfureux homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine ont contribué à rendre son nom familier du grand public.

À Lire Victime des attentats de Paris, Halima Ben Khalifa Saadi Ndiaye était une femme libre

Mais en 2012, la carrière de cette native de Sousse, en Tunisie, prend une nouvelle tournure, qui la propulsera définitivement sur le devant de la scène : en défendant Latifa Ibn Ziaten, la mère du militaire abattu par Mohamed Merah – l’assaillant des attentats de Toulouse et de Montauban –, puis Lassana Bathily, otage d’Amedy Coulibaly dans l’Hypercacher de la Porte de Vincennes, elle devient peu à peu l’avocate attitrée des victimes du terrorisme en France.

Aujourd’hui, elle représente 40 parties civiles au procès du 13-Novembre (attentats du Bataclan et du Stade de France en 2015). Une mission qu’elle prend très à cœur, déterminée à faire reconnaître leur statut très particulier de « victimes de guerre ».

Les victimes ne sont pas dans un processus de haine

Jeune Afrique : Le procès dit du « 13-Novembre » suscite, à bon droit, un très grand intérêt au sein de l’opinion. Au point que certains craignent une récupération politique…

Samia Maktouf : Nous avons en effet vu défiler à la barre de nombreuses personnalités politiques. Mais s’il est important que ceux qui étaient au pouvoir au moment des faits soient entendus [l’ancien président François Hollande, l’ex-Premier ministre Manuel Valls, l’ancien ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, se sont tous exprimés], il ne faut pas pour autant que le procès devienne une tribune.

Il faut bien avoir en tête que ce n’est pas le procès de la responsabilité politique, mais celui des accusés. Voilà six longues années que les victimes attendent ce moment, il convient de ne pas les laisser être prises en otages par des considérations politiques.

Que vous inspire l’attitude d’Éric Zemmour par rapport à ce procès ?

Nombreux sont ceux qui tentent d’utiliser ce procès comme une rampe de lancement pour les élections. Éric Zemmour est l’un des cas les plus flagrants de cette « instrumentalisation politicienne ».

À Lire Attentats de Paris : Asta Diakité, cousine discrète

Ses propos devant les médias, le 13 novembre dernier, lors de la commémoration de l’attentat du Bataclan, nuisent à la sérénité des débats : ils sont identiques à ceux des terroristes, puisqu’il rejette la faute sur l’inaction de l’État, au même titre que les terroristes, qui disent avoir riposté à une attaque de la France.

La France dans les deux cas est coupable. Ce qui est bien évidemment faux et injuste. Sa démarche, qui consiste à délibérément raviver la douleur des victimes, est lâche, infâme. Je sais qu’il est dans une démarche électoraliste, mais c’est intolérable.

Qu’attendent les victimes de ce procès ?

Quand on parle de victimes, cela renvoie à la fois aux rescapés, à ceux qui ont survécu aux attentats, mais aussi aux familles des personnes disparues lors de ces tueries. Tous attendent depuis six ans. Les victimes ne constituent pas une masse compacte. Il y a autant d’histoires que de victimes. Et chacune réagit différemment à ce procès historique. Certains sont angoissés, d’autres ont finalement décidé de ne pas venir…

Mais toutes les victimes ont besoin de savoir ce qui s’est passé ce jour-là dans la tête des assaillants, mais aussi comment et dans quelles conditions ceux qui leur sont chers ont perdu la vie, comment s’est déroulé le face-à-face avec la mort. Les victimes, qui ont fait preuve d’une dignité et d’un courage exceptionnels jusque-là, ne sont pas dans un processus de haine, ou même de deuil, car un procès n’est pas une thérapie, mais dans une volonté de compréhension pour pouvoir avancer et tourner la page de ce terrible épisode.

À Lire Attentats de Paris : Mohamed Amine Ibnolmobarak, un esprit sain

Comment, très concrètement, se déroule ce procès ?

Dans le box, 14 des 20 accusés sont présents physiquement, dont Salah Abdeslam, unique membre encore en vie du commando terroriste. Après un silence de plusieurs années, on l’a enfin entendu, mais d’une manière assez éprouvante pour les parties civiles puisqu’il n’a exprimé ni remords ni regrets. Au contraire, il a confirmé son allégeance à Daech, et n’a fourni aucun élément permettant de comprendre sa radicalisation.

Plusieurs avocats des parties civiles souhaitaient poser des questions à ce sujet, mais ont été stoppés par le président qui a « saucissonné » les interrogatoires. Pas seulement dans le cas de Salah Abdeslam, mais aussi pour les autres accusés. Mais nous sommes déterminés à revenir à la charge.

Certains terroristes étaient connus et fichés, ce qui a provoqué la colère des victimes et familles de victimes, qui pointent les failles du système de renseignement.

Cette colère est compréhensible et légitime. Mais la cour d’assises n’est pas le lieu pour juger les institutions, les politiques ou le renseignement. C’est un piège dans lequel il faut éviter de tomber.

Certains souffrent du syndrome de Verdun. Ils sentent encore l’odeur de la poudre, du sang…

Vous pointez des dysfonctionnements qui rendent la vie des victimes encore plus difficile. Un exemple ?

Prenons le cas de Walid, touriste égyptien présent à Paris au moment des faits. Il est allé au Stade de France pour assister au fameux match France-Allemagne. Gravement blessé dans l’attentat, il a dû passer deux ans et demi en France, alors qu’il n’avait ni sécurité sociale, ni compte bancaire français… Et ce cas, l’administration française l’ignore totalement.

À Lire Noumouké Sidibé, héros malgré lui lors des attentats de Paris

Autre cas, celui de Omar, vigile au stade de France, qui a permis de sauver de nombreuses vies le 13 novembre 2015, dont celle de François Hollande. On l’a invité à retourner vivre au Maroc en lui proposant de lui payer un billet d’avion, alors qu’il était en situation régulière en France. Et son employeur, en voyant qu’il était incapable de reprendre son travail dans la sécurité, lui a écrit pour l’inciter à démissionner…

Chacune des victimes qui venaient à mon cabinet rencontrait des difficultés même pour remplir les piles de documents et de formulaires qu’on leur réclame pour justifier leur statut. Certains souffrent du syndrome de Verdun. Ils sentent encore l’odeur de la poudre, du sang… C’est d’une violence inouïe de leur imposer autant de paperasse, de leur demander de raconter plusieurs fois ce qu’ils ont vécu lors de ces attentats.

Je pense à Walid, à qui on demande s’il a toujours besoin d’une personne pour l’assister, six ans après. Cela fait six ans qu’il entend des bruits d’explosion. Et rendez-vous compte, un des experts a trouvé le moyen de lui dire : « Mettez un casque, écoutez de la musique »…

Lors d’une énième visite d’expert, Omar a montré sa médaille au médecin : « J’ai reçu cette médaille pour ce que j’ai fait au Stade de France. » Ce à quoi le médecin a rétorqué : « Moi je m’en fous de cette médaille. Je suis là pour savoir si vous êtes encore traumatisé et si on ne peut pas diminuer la prise en charge et l’assistance dont vous bénéficiez. »

Comment qualifierez-vous l’attitude de l’État français à l’égard des victimes des attentats ?

Il y a clairement des dysfonctionnements. Mais l’intérêt d’être dans un État de droit, c’est qu’ils peuvent être dénoncés et surtout corrigés. À nous de tirer les conséquences qu’il faut de ces expériences douloureuses, que ce soit pour le statut des victimes d’attentat, mais aussi pour la formation du personnel médical, le renseignement, etc. Je n’arrive toujours pas à comprendre qu’il n’y ait pas eu des mesures spécifiques et la mise en place d’un statut propre pour les victimes de terrorisme.

À Lire Assassiné à Paris le 13 novembre, Hyacinthe Koma, un chic type

Nous n’avons pas affaire à des accidentés de la route, mais à des personnes qui ont donné leur vie pour la France, dans ce qui s’apparente à une nouvelle forme de guerre, une guerre contre ce qui fait l’essence même de ce pays : la liberté, l’égalité, la fraternité. L’État malheureusement maltraite les victimes des attentats car il y a une incompréhension de ce statut.

Dans cette lutte, on met de gros moyens, mais ils ne sont pas adaptés

Merah, Bataclan, Nice… Les attentats se suivent mais aucune leçon ne semble avoir été tirée.

La France a payé et continue de payer le prix fort de cette absence de politique. Nous n’avons pas suffisamment compris le phénomène du terrorisme. Dans cette lutte, on met de gros moyens, mais ils ne sont pas adaptés.

Je connais de l’intérieur la machine, j’ai lu ces dernières années des milliers de PV d’interrogatoires de terroristes, de services de renseignement, de victimes, d’enquêteurs… Et il n’y a pas de véritable évolution. Résultat, un autre 13-Novembre est toujours possible. Nous ne sommes pas mieux protégés aujourd’hui qu’il y a six ans.