Politique

Maroc : Sahara, économie, diplomatie… pourquoi Rabat renforce ses liens avec la Hongrie

Début décembre, Nasser Bourita s’est rendu à Budapest pour s’entretenir avec ses homologues du groupe de Visegràd, qui réunit quatre pays d’Europe centrale. Un rapprochement de circonstance ? Éléments de réponse.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 23 décembre 2021 à 10:10

Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita (à g.) et son homologue hongrois Peter Szijjarto, à Budapest, en Hongrie, le 6 décembre 2021. © Attila KISBENEDEK/AFP

Au Maroc, ce n’est plus « bons baisers de Russie » mais plutôt de Hongrie. Le rapprochement entre le Royaume et le « pays des Magyars » est dans l’air depuis quelques années déjà, mais le processus s’est nettement accéléré au cours des derniers mois.

Le 9 juin dernier, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjártó, effectuait une visite express de 24 heures à Rabat pour signer dix accords de coopération relatifs à la diplomatie, la justice, l’éducation, les douanes, la recherche scientifique ou encore la santé.

Le chef de la diplomatie hongroise Peter Szijjártó affirme avoir développé une “compréhension” de la diplomatie marocaine

Le 6 décembre, c’était le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita qui se rendait à Budapest pour – d’abord – s’entretenir avec Peter Szijjártó. Un entretien à l’issue duquel les deux pays ont signé un communiqué conjoint où le ministre hongrois « réitère [son] appui à la proposition marocaine du plan d’autonomie [du Sahara occidental] présentée au secrétaire général des Nations unies le 11 avril 2007 et aux efforts entrepris par le Royaume pour le développement des provinces du Sud ».

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Dans la foulée, la diplomatie hongroise a ouvert au Royaume les portes du groupe de Visegrád – une plateforme de coopération réunissant la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, aussi appelée V4 −, dont Nasser Bourita a rencontré l’ensemble de ses homologues à l’occasion d’un sommet inédit, baptisé pour l’occasion « V4+Maroc ».

Inédit, car c’est la première fois depuis sa création en 1991 que ce groupement, qui rassemble 63,9 millions d’habitants, totalise un PIB de 876 milliards de dollars et compte 108 députés sur 705 au Parlement européen, rencontre un pays du Maghreb. Pourquoi un tel rapprochement et dans quel(s) intérêt(s) ?

La Hongrie, passerelle du Maroc

La rencontre de Nasser Bourita avec les pays du V4 a eu lieu alors que le groupe était sous présidence hongroise, signe que la Hongrie est devenue la porte d’entrée principale du Royaume en Europe centrale.

Le Maroc, « qui s’est lancé dans une diplomatie à 360 degrés », selon Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), cherche des partenariats partout où il peut les trouver, avec l’objectif de multiplier les ouvertures consulaires à Laâyoune et Dakhla, et d’étendre la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara.

De son côté, la Hongrie, dont le Maroc est le troisième partenaire commercial sur le continent, cherche à relancer sinon à revigorer le V4, dont le bilan à la fois politique et économique est mitigé. Par ailleurs, la Hongrie, menée par le très conservateur Viktor Orban, dit régulièrement avoir des « points communs » avec le Maroc.

Après la crise migratoire de Ceuta en mai dernier, les  députés du V4 avaient majoritairement condamné le rôle du Maroc

Il y a quelques mois, Peter Szijjártó affirmait avoir développé une « compréhension » de la diplomatie marocaine en raison des « politiques patriotiques favorisant l’intérêt national » prônées par les deux pays.

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Mais au cours du sommet V4+Maroc, c’est la très concrète question migratoire qui était au cœur des discussions. Un sujet quasi obsessionnel pour la Hongrie et la Pologne, opposées à la politique de l’Union européenne (UE) et hostiles à l’accueil de migrants sur le sol européen.

En 2018, le V4 avait mis en échec le projet de répartition obligatoire des migrants au sein de l’UE. Juste après la crise migratoire de Ceuta en mai dernier, les députés du V4 ont majoritairement condamné le rôle du Maroc dans cet événement au Parlement européen.

À l’époque, 26 députés polonais s’étaient abstenus. Ils trouvaient que le texte n’était pas assez sévère à l’égard du Royaume. Nasser Bourita a donc eu l’occasion d’expliquer le point de vue marocain sur cette épineuse question.

Au cours d’un entretien accordé à la chaîne hongroise Hir TV, le ministre a notamment déclaré que « si l’UE a toujours été tranquille du côté de sa rive sud, c’est parce que le Maroc accomplit un travail énorme », et plaidé pour une « approche inclusive de la migration, notamment à travers le développement et en donnant de l’espoir à la jeunesse africaine­ ».

Il a également rappelé que le Royaume était un « partenaire fiable », et non pas un « exécutant ». A-t-il convaincu ? Oui, à en croire les propos du ministre polonais des Affaires étrangères, Zbigniew Rau, qui s’est dit ouvert à « une politique de développement avisée de l’économie et des institutions » pour faire retomber la pression migratoire.

Cap sur l’Afrique

Mettre un pied en Méditerranée et en Afrique est aussi l’objectif des pays du V4. Avec le Royaume comme porte d’entrée sur le continent.

« Les pays du V4 ont besoin d’un allié, d’un pays qui partage certaines de leurs idées. Ce n’est pas l’Algérie, ni l’Égypte, encore moins la Libye, c’est donc le Maroc, estime le président de l’IPSE. Par ailleurs, la présidence de l’Union africaine sera bientôt assurée par le Sénégal, ce qui ouvre la voie à un agenda plutôt « occidental » dans lequel le Maroc apparaît comme une pièce maîtresse pour les entreprises hongroises, polonaises, tchèques et slovaques. »

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Les pays d’Europe centrale misent en effet sur des acteurs de « taille équivalente » qui disposent de « zones d’intérêts mutuels » pour investir, développer leur économie et dialoguer. La Hongrie s’intéresse particulièrement au secteur des mines, ce qui ouvre la voie à de potentiels projets avec le groupe OCP. Quant à la Pologne, elle nourrit un certain intérêt pour la pêche, donc Dakhla.

Mais une récente note informelle de l’ambassade de Pologne à Rabat transmise à son homologue marocaine aurait fait part des inquiétudes polonaises concernant des informations répétées dans les médias marocains sur d’éventuels investissements polonais au Sahara. Des rumeurs perçues comme une manière de forcer la main de Varsovie, ce qui est contreproductif pour créer un climat de confiance mutuelle.

Les pays du V4 pourraient infléchir leur position sur le Sahara et franchir le Rubicon de la reconnaissance de la souveraineté marocaine

Mais il y a fort à parier qu’au cours du sommet Union européenne-Union africaine du 17 février prochain, à Bruxelles, de nombreux pays, dont ceux du V4, vont se lancer dans « des accords tous azimuts, notamment dans un contexte de lancement de la Zlecaf [zone de libre-échange continentale africaine] sur le continent », insiste Emmanuel Dupuy. Selon lui, « on peut prévoir un défilé de chefs d’entreprise issus du V4 au Maroc au cours des prochains mois ».

Une inflexion sur le Sahara ?

Juste après Nasser Bourita, c’est le président français Emmanuel Macron qui a été convié à Budapest, le 13 décembre. Ce dernier, appelé à prendre la présidence de l’UE dès janvier prochain pendant six mois, va concentrer son attention sur les pays du V4, véritables « dissidents » au sein de l’UE, en particulier sur les questions liées à la souveraineté, l’État de droit, l’immigration ou encore sur la Russie.

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Ce sera ensuite au tour de la République tchèque, membre du V4, de prendre les rênes de l’Europe. L’Europe centrale sera donc au cœur des discussions tout au long de l’année 2022.

Soucieux de cultiver leurs différences et de montrer leur indépendance vis-à-vis de la France et de l’Allemagne, les deux moteurs de l’UE, les pays du V4 pourraient infléchir leur position sur le Sahara et franchir le Rubicon de la reconnaissance de la souveraineté marocaine, ce qu’aucun des pays influents d’Europe de l’Ouest n’a encore osé faire.

La diplomatie marocaine, quant à elle, « n’hésitera pas à faire pression sur les pays d’Europe centrale pour obtenir des changements », analyse Emmanuel Dupuy. D’ailleurs, le groupe de Visegrád a « réitéré son soutien à la procédure d’appel lancée par le Conseil de l’Union européenne contre la décision de la Cour de justice de l’Union Européenne prise en septembre dernier.