Politique

Libye : quand les Amazighs profitent du vide institutionnel

Heureux comme un Amazigh en Libye. Depuis la chute de Kadhafi en 2011, la communauté berbère libyenne a repris son destin en main. Mais elle craint aujourd’hui le retour de l’autoritarisme incarné par les figures du maréchal Haftar et de Seif el-Islam Kadhafi.

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Mis à jour le 22 décembre 2021 à 11:57

Abdulhamid Dabaiba, à Zouara le 20 novembre 2021. © DR

Début novembre, les unes après les autres, les communautés berbérophones de Libye ont rejeté de manière unanime l’organisation du scrutin présidentiel libyen, prévu le 24 décembre.

Les conseils des notables et des sages, les conseils municipaux, les organisations de la société civile et, les chefs militaires et révolutionnaires des villes de Nalout, Zouara, Kabaw et Djadu ont notamment exprimé le rejet des candidatures controversées du maréchal Khalifa Haftar et de Seif el-Islam Kadhafi accusés de « crimes de guerres et de violations multiples des droits de l’homme « .

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C’est dans ce contexte que le 20 novembre, le Premier ministre par intérim, Abdulhamid Dabaiba, drapeau amazigh en écharpe autour du cou, choisit de se rendre en visite officielle dans la grande ville portuaire de Zouara.

Devant tous les maires et les responsables civils et militaires de toutes les communautés berbères réunies pour l’occasion, le Premier ministre libyen évoque « les droits inaliénables des Amazighs ». Une première dans l’histoire de la Libye.

Un geste fort pour certains mais « une pure manœuvre de campagne électorale » pour d’autres comme l’avocat amazigh Hicham Ahmadi, ex-membre du Haut conseil des Amazighs de Libye (HACL).

Frappée d’ostracisme

Si les berbères de Libye s’expriment librement aujourd’hui, pendant les quarante-deux ans de règne de Mouammar Kadhafi, il leur a été formellement interdit de le faire.

La moindre manifestation de culture berbère était frappée d’ostracisme, combattue et aussitôt interdite. Il a fallu attendre la chute sanglante du dictateur pour que le monde apprenne l’existence de cette importante communauté encore attachée à sa langue, ses coutumes et sa culture.

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Aujourd’hui, les régions berbérophones en Libye sont concentrées à l’ouest, en Tripolitaine. La plus importante est la région d’At-Willul autour de la grande ville portuaire de Zouara qui compte près de 50 000 habitants. L’autre grand pôle amazighophone est le Djebel Nefoussa, au sud-ouest de Tripoli avec les localités de Nalout, Ifrene, Kabaw, Djadu et Qalâa.

La communauté Touareg est, quant à elle, concentrée au sud, le long de la frontière algérienne jusqu’au Niger ou vit la confédération des Kel Ajjer autour de la ville de Ghat, à cheval entre l’Algérie et la Libye. Tripoli, la capitale compte également une forte présence de berbères.

Les Amazighs de Libye refusent de soumettre le principe de leur reconnaissance à un referendum

Ayant pris une large part à la révolution du 17 février 2011, les Amazighs entendent faire valoir leurs droits sur la terre de leurs ancêtres et dans la nouvelle Libye.

Mais à l’heure d’élire un nouveau président à la tête de ce pays qu’ils ont contribué à libérer, ce ne sont pas seulement les candidatures de Haftar et Seif el-Islam Kadhafi qui leur posent problème.

Le contentieux avec les instances nationales libyennes est ancien et profond. « Il n’y aura pas d’élection présidentielle sans base constitutionnelle claire », soutient Fathi Khalifa, et chef du parti Libo.

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« La communauté internationale n’a pas pris ses responsabilités vis-à-vis du peuple libyen lorsqu’elle l’a poussé vers une élection présidentielle sans constitution. Ce n’est pas sérieux. C’est même dangereux. L’élection présidentielle est un moyen, pas une fin en soi. Nous n’avons toujours pas choisi le régime de notre pays, comment alors se choisir un président ? », s’interroge cet ingénieur en physique nucléaire et ancien président du Congrès mondial amazigh.

Rejet de Haftar et Kadhafi

« La constitution doit consacrer les droits fondamentaux des berbères. Pour eux, il n’y aura aucune négociation possible là-dessus », soutient pour sa part Masin Ferkal, enseignant et chercheur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) de Paris. Militant de la culture berbère de longue date, Masin connaît bien les régions amazighs de Libye.

« Les Amazighs de Libye refusent de soumettre le principe de leur reconnaissance à un referendum. Cette position est constante depuis leur rejet du projet constitutionnel en août 2011 », explique-t-il.

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« C’est une honte de participer à ces élections aux côtés des criminels de guerre comme Haftar et Seif el-Islam. La France qui a aidé et soutenu Khalifa Haftar en lui fournissant des armes quand il a attaqué Tripoli, il y a deux ans, vient maintenant nous faire la leçon de la démocratie. Nous ne faisons pas confiance à la communauté internationale car chaque pays joue son propre jeu et ne voit que ses propres intérêts. D’ailleurs, nous n’attendons rien d’eux », insiste encore Fathi Khalifa.

La solution ? « Il faut préparer le terrain à cette démocratie dont le pays a été privé pendant soixante-dix ans en construisant un État sur des bases solides, c’est-à-dire des lois. Nous avons déjà eu des élections à trois reprises mais sans résultats. Ces élections, qui ne procèdent pas d’un choix du peuple libyen, c’est juste de la décoration », dit-il encore. Depuis une dizaine d’années, sans tambour ni trompettes, les berbères ont pris le contrôle total sur les villes et territoires amazighs.

En matière de culture et d’éducation, nous faisons ce que nous voulons. Dans les régions berbérophone, l’amazigh est une langue officielle

« Ce sont les villes et les régions les plus sécurisées de Libye », soutient Masin Ferkal dont la dernière visite en Libye remonte à novembre. « La sécurité est entre nos mains, et les groupes terroristes comme Daech ne s’y sont pas implantés. La situation économique, en revanche, est précaire, comme partout en Libye. Non pas à cause d’un manque de ressources financières mais à cause de la corruption qui gangrène tout ce qui reste de l’État libyen », affirme encore Fathi Khalifa.

« Les régions berbérophones sont celles qui tirent le mieux leur épingle du jeu depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Il y règne une relative sécurité et il y a moins de corruption qu’ailleurs », soutient Masin Ferkal pour lequel les berbères de Libye sont dans une autonomie de fait.

Presque autonomes

« Au départ, ils ont créé le Congrès national des Amazighs de Libye puis, à partir de 2013, le Haut conseil des Amazigh de Libye, dont les structures viennent tout juste d’être renouvelées. Il faut aussi compter avec les municipalités des régions berbérophones comme Zouara, Nalout, Kabaw, Djadu, Ifrene, etc. Chaque ville possède, par ailleurs, son propre conseil militaire », analyse le chercheur français d’origine kabyle qui décrit des villes où le drapeau berbère flotte et où même les panneaux de signalisation routière sont rédigés en amazigh.

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« En matière de culture et d’éducation, nous faisons ce que nous voulons. Dans les régions berbérophone, l’amazigh est une langue officielle dans les administrations, les médias et il est également enseigné à l’école. Nous avons décidé de l’enseigner et le gouvernement central, qui n’a pas été consulté, a été placé devant le fait accompli », ajoute de son côté Fathi Khalifa. Pour tout le reste, les Amazighs de Libye sont logés à la même enseigne que leurs compatriotes.

Pendant des décennies, les Amazighs de Libye ont eu le regard dirigé vers la Kabylie, cette région berbérophone d’Algérie qui a toujours été un précurseur et un phare dans le combat pour la reconnaissance de la langue et de la culture amazighs.

Aujourd’hui, les rôles ont été inversés. « Ils sont libres et presque autonomes alors que la Kabylie connaît régression et répression en ce qui concerne les droits politiques et culturels. Maintenant, pour les autres communautés amazighes à travers l’Afrique du nord, ce sont eux le modèle… », conclut Masin Ferkal.