Le président Patrice Talon au palais de la Marina, à Cotonou, lors de la cérémonie de retour des œuvres sacrées restituées par la France, le 10 novembre 2021. © YANICK FOLLY/AFP

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Bénin : Patrice Talon, omniprésident sur tous les fronts

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Politique

Bénin : l’opposition peut-elle faire front commun ?

Face à un exécutif auquel ils reprochent d’être omnipotent, les leaders de l’opposition pourraient serrer les rangs, harmoniser certaines de leurs positions. Et pourtant…

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 9 février 2022 à 15:51

De g. à d. : Léhady Soglo, Thomas Boni Yayi et Paul Hounkpè. © Montage JA : Youri Lenquette pour JA ; Yanick Folly/AFP ; Salako/AID

« C’est dans des périodes difficiles qu’on reconnaît les vrais amis », dit un vieux proverbe. C’est la question qu’on se pose au regard de l’opposition béninoise. Certes, le contexte n’est pas vraiment porteur. Rarement l’histoire du pays aura été marquée par autant d’affaires et de condamnations autour des principales figures de l’opposition. « Des détentions arbitraires qui prouvent la dérive autoritaire du chef de l’État », selon Éric Houndété, le président du parti Les Démocrates (LD).

On peut se demander si cette justice n’est pas dirigée en priorité vers un seul camp. On peut interroger « la régularité des procès », comme le fait régulièrement la presse locale. Quoi qu’il en soit, face à un exécutif auquel elle reproche de vouloir être tout puissant, l’opposition devrait être unie, solidaire, or elle donne une impression de division et d’éclatement.

Sur écoute

Cette dispersion des forces fait évidemment le jeu de l’exécutif. Elle est en partie liée à certaines réformes qui ont brouillé les pistes. « On disait Patrice Talon libéral conservateur, explique un homme d’affaires cotonois. C’est pourtant lui qui a apporté la couverture sociale, l’IVG, l’eau, l’électricité… Jamais un président de la République béninois n’aura semblé aussi réformateur et populaire. » Et de rappeler que Patrice Talon a été réélu en avril 2021 dès le premier tour avec plus de 86 % des suffrages exprimés, même si le taux de participation n’a été que d’à peine 50 %. Dans la rue, soit on se réclame bruyamment du président, soit on baisse le ton lorsqu’on prononce son nom. « Les téléphones sont sur écoute, mais ce n’est pas grave, on n’a rien à se reprocher », lâche un cadre de l’opposition.

Dans la rue, soit on se réclame bruyamment du président, soit on baisse le ton lorsqu’on prononce son nom

Quelles que soient les raisons de cette dispersion, le paysage politique semble particulièrement uni d’un côté – pour le moment – et exagérément fragmenté de l’autre. Aussi, à l’approche des élections législatives, prévues en mars 2023, l’opposition a du pain sur la planche si elle ne veut pas connaître le même sort qu’en 2021. Pour cela, il faudrait déjà commencer à s’unir. Un an suffira-t-il ?

Les quatre profils de l’opposition

Désormais, il y a les opposants frappés d’inéligibilité et sous le coup d’une condamnation, comme l’homme d’affaires Sébastien Ajavon, condamné à cinq ans de prison par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), et Léhady Soglo, le fils de l’ancien président Nicéphore Soglo, condamné à dix ans de prison par la Criet. Tous deux sont en exil en France.

Il y a les opposants emprisonnés depuis des mois, comme l’ex-garde des Sceaux Reckya Madougou (LD), condamnée le 11 décembre 2021 à vingt ans de prison ferme pour « financement du terrorisme », ou encore le constitutionnaliste Joël Aïvo condamné le 7 décembre à dix ans de réclusion pour « blanchiment de capitaux » et « atteinte à la sûreté de l’État ». Sans oublier les cyber-opposants et activistes de l’étranger, comme le très radical Léonce Houngbadji, exilé à Paris depuis 2018.

L’opposition a été décimée par la réélection toute impériale du président Talon, mais la voie de la réconciliation est celle qu’il faut privilégier

Il y a ceux qui se disent « opposants-constructifs » – comprenez « modérés » –, comme Paul Hounkpè. Le secrétaire exécutif des Forces Cauris pour un Bénin émergent (FCBE), qui prône l’apaisement et la voix « légaliste », a été désigné chef de file de l’opposition par décret du président Patrice Talon en mai 2021. Autre partisan d’une ligne médiane, Corentin Kohoué, candidat indépendant à la dernière présidentielle, est quant à lui régulièrement accusé par une partie de l’opposition d’être un « faire-valoir » de la majorité.

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Enfin, il y a ceux qui sont déjà « passés de l’autre côté », comme Emmanuel Dégbèvi Golou, le président du parti social-démocrate (PSD), qui a rejoint depuis longtemps le camp de Patrice Talon en se diluant dans le groupe parlementaire Bloc républicain (BR, majorité présidentielle). « Je suis un militant de gauche qui défend les valeurs de la gauche : la liberté, la solidarité, la fraternité. Je suis toujours en communion avec les camarades socialistes comme Gbagbo ou Issoufou. Mais le président Talon a investi dans le domaine social. C’est un homme de droite avec le cœur à gauche. Il est vrai que le Bénin vit peut-être une parenthèse démocratique, que l’opposition a été décimée par la réélection toute impériale du président Talon, mais la voie de la réconciliation est celle qu’il faut privilégier. Tout le monde doit revenir dans le débat pour construire ensemble le pays. C’est la voie que j’ai toujours défendue. »

Talon et Yayi peuvent-ils s’entendre ?

C’est peut-être celle suivie aussi par Thomas Boni Yayi, lequel a quitté les FCBE en 2020, provoquant déjà un petit séisme politique. Il semble avoir enterré la hache de guerre, au moins temporairement, en rencontrant le chef de l’État au palais de la Marina, le 22 septembre dernier – même si, selon l’ancien président, ce tête-à-tête d’une heure était surtout organisé « pour évoquer la libération de détenus politiques ».

La crise politique que traverse le Bénin est aussi due à la dégradation des relations personnelles entre l’ancien et l’actuel chef de l’État

On se souvient qu’à la fin de 2012, Patrice Talon avait lui-même fait l’objet d’une procédure judiciaire en France, où il s’était exilé. L’homme d’affaires, qui avait pourtant été un très proche de Boni Yayi, était alors tombé en disgrâce, accusé par la justice béninoise d’être l’instigateur d’une tentative d’empoisonnement du président Boni Yayi, son ex-allié devenu ennemi.

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Paul Hounkpè a salué cette rencontre Talon-Boni Yayi, estimant qu’elle aurait dû « intervenir plus tôt », en soulignant que « la crise politique que traverse le Bénin est aussi due à la dégradation des relations personnelles entre l’ancien et l’actuel chef de l’État ». En 2020, leader de la frange légaliste des FCBE, Hounkpè avait défendu le principe de la participation aux élections et de l’ouverture d’un dialogue avec la majorité, ce qui avait conduit Boni Yayi à claquer la porte des FCBE.

Si le tête-à-tête Talon-Boni Yayi a été à juste titre qualifié d’ « historique » et de « symbolique », au sein de la majorité comme au sein de l’opposition, peu nombreux sont ceux qui pensent que la suite donnée aux diverses demandes de Boni Yayi sera positive, ni que la rencontre aura une réelle portée politique, avec 2023 en ligne de mire.