Politique

Côte d’Ivoire : dix choses à savoir sur Albert Mabri Toikeusse, l’héritier politique de Robert Gueï

Ancien allié d’Alassane Ouattara passé à l’opposition, le patron de l’UDPCI affirme participer au dialogue afin de « rétablir la confiance ». Portrait de ce vieux routier de la politique ivoirienne.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 6 janvier 2022 à 14:27

Albert Mabri Toikeusse, à Abidjan, en juin 2018. © Issam Zejly pour JA

1. Exil forcé

Après avoir rompu, quelques mois avant la présidentielle de novembre 2020, avec Alassane Ouattara, dont il était ministre, Albert Mabri Toikeusse craint d’être arrêté, comme plusieurs autres opposants membres du Conseil national de transition – parmi lesquels Pascal Affi N’Guessan.

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Juste après le scrutin, alors que sa résidence d’Abidjan, à l’instar de celle d’Henri Konan Bédié, est encerclée par les forces de sécurité, il parvient à s’en échapper et prend le chemin d’un exil qui durera deux mois. Certains soupçonnent alors Hamed Bakayoko, dont il était très proche, d’avoir facilité sa fuite.

2. Ambition tenace

Il a mis un point d’honneur à faire participer son Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) aux élections législatives de 2016, puis à la présidentielle de 2020, en solo. Au point de se fâcher avec le président Ouattara, qui lui a reproché – et lui reproche toujours – de ne pas respecter l’accord qu’il a conclu avec le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), la coalition présidentielle.

Réélu à la tête de sa formation en septembre dernier, Albert Mabri Toikeusse a d’ores et déjà annoncé son intention de se porter candidat à la prochaine élection présidentielle, en 2025.

3. Jeunesse au PDCI

Né il y a cinquante-neuf ans à Boueneu (près de la cité minière de Zouan-Hounien, dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire), il a derrière lui un long parcours militant, qui a débuté sur les bancs de l’Université Félix-Houphouët-Boigny, dans les années 1980.

Mabri fait ses premières armes au sein du Meeci, le Mouvement des  étudiants et élèves du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, alors parti unique) en même temps que Hamed Bakayoko. Leurs relations sont d’abord difficiles : le premier est élu face au second à la tête du comité directeur de la section médecine du Meeci. Balla Keïta, ministre de l’Enseignement de Félix Houphouët-Boigny, travaille au rapprochement de ces deux politiciens prometteurs, qui, dans les années 1990, créent le journal Le patriote dans une chambre d’étudiant à Cocody.

4. Lynchage évité

En 1990, la révolte gronde dans les campus. Les manifestants réclament l’avènement du multipartisme. Balla Keïta, qui tente de calmer l’ardeur des grévistes, est accueilli par des jets de pierre. Albert Mabri Toikeusse, Hamed Bakayoko et une quinzaine d’autres membres de la jeunesse estudiantine du PDCI, sont dépêchés pour – officiellement – participer à un débat à la résidence universitaire de Yopougon Toits-Rouges.

Reconnus par les protestataires, qui les lynchent et menacent de les brûler vifs, ils ne doivent leur salut qu’à l’intervention des forces de sécurité. Cet épisode scelle, entre Mabri et Bakayoko, le début d’une longue amitié.

5. Sous les ordres de Tanny

Après un doctorat en médecine à l’université d’Abidjan, Mabri poursuit ses études aux États-Unis et obtient un master en santé publique de l’Université George Washington. Loin d’abandonner le militantisme, il  devient le tout premier représentant du PDCI outre-Atlantique.

À son retour au pays, en 1997, il est nommé chef du département de la prévention des endémies et catastrophes au sein du Conseil national de sécurité, que dirige le général Joseph Ehueni Tanny (ce dernier est un proche d’Henri Konan Bédié, sous le règne duquel il a été commandant supérieur de la Gendarmerie).

6. Mentor spirituel

Dans les années 2000, Albert Mabri Toikeusse, après avoir fait le pèlerinage à La Mecque, prend le nom d’Abdallah et se rapproche de Cheick Boikary Fofana. Quand ce célèbre leader de la communauté musulmane ivoirienne s’éteindra, le 17 mai 2020, il rendra hommage à « un monument, un pionnier et un père ».

En 2003, Mabri est l’un des premiers ministres musulmans du pays à faire le hadj à La Mecque. En 2012, alors qu’il est ministre du Plan et du Développement, il accompagnera Alassane Ouattara en Arabie saoudite, ce dernier effectue sa première visite officielle en tant que président de la République.

7. Proche de Gueï

S’il a fait de Cheick Boikary Fofana son mentor spirituel, c’est de Robert Gueï qu’il a fait son modèle en politique. Le 19 septembre 2021, à l’occasion des vingt ans de l’UDPCI, il a rendu un vibrant hommage au général, qui avait chassé Bédié lors du coup d’État de Noël 1999 et pris la tête de la junte au pouvoir jusqu’à la présidentielle de 2000.

« Les propos et aveux des acteurs clés de la crise de 2002 innocentent totalement aujourd’hui le président Gueï des fausses accusations qui ont provoqué son lâche assassinat », a-t-il lancé, plaidant pour qu’il soit « réhabilité par la République ».

8. Intermédiaire

Albert Mabri Toikeusse rencontre Alassane Ouattara au début des années 1990. ADO, alors Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, s’appuie sur Mabri pour tenter de gérer la crise universitaire née de l’adoption des mesures d’austérité.

En 2001-2002, alors que Robert Gueï avait quitté le pouvoir, et dans le contexte très tendu de la transition, Mabri jouera les intermédiaires entre le général et l’ancien Premier ministre. Après s’être montré peu critique envers le coup d’État, Ouattara, dont la candidature à la présidentielle de 2000 avait été écartée par la Commission nationale électorale, s’était en effet montrer très virulent envers Gueï.

9. Réseau

Tour à tour ministre du Plan et du Développement, de la Coopération et de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et, enfin, de l’Enseignement supérieur, Albert Mabri Toikeusse a participé aux gouvernements de Guillaume Soro, Jeannot Ahoussou-Kouadio, Charles Konan Banny et Amadou Gon Coulibaly.

Cette longévité au sein de l’exécutif lui a permis de se constituer un solide réseau à l’étranger. Il a ainsi tissé des liens avec le Ghanéen Nana Akufo-Addo, le Nigérien Mohamed Bazoum, le Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embaló, les Béninois Abdoulaye Bio Tchané et Pascal Irénée Koupaki, ainsi qu’avec l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS.

Il a un temps fréquenté Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais, qui, lorsqu’il était ministre, lui prêtait régulièrement son jet.

Mabri s’est également fait un beau carnet d’adresses en France, en particulier au sein de la droite (au sein de l’UMP, devenu Les Républicains).

10. BAD

En tant que ministre du Plan, il a joué un rôle prépondérant dans les discussions qui ont abouti, en 2014, au retour de la Banque africaine de développement à Abidjan (elle s’était établie à Tunis en 2003 en raison de la crise politique qui sévissait en Côte d’Ivoire).