Politique

Tunisie : quand les femmes portent la culotte

Des Tunisiennes ordinaires posant en culotte menstruelle lavable pour sensibiliser à la précarité face aux règles : c’est la campagne choc de l’association tunisienne Wallah We Can.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 21 décembre 2021 à 11:53

La mannequin Ons Nagati pose en culotte menstruelle lavable sous l’objectif du photographe Bayrem ben M’rad pour la campagne de l’association Wallah We Can contre la précarité menstruelle qui débutera le 27 décembre. © Mathieu Galtier

Toujours avoir un sachet noir ou un petit carton opaque sur soi en faisant ses courses pour y glisser en toute discrétion les serviettes menstruelles après être passée à la caisse. Comme de nombreuses Tunisiennes, Sabrine Boukatfa connaît ce classique. « Dans mon entourage, les règles constituaient un tabou. À chaque fois qu’elles débutaient, c’était le stress : est-ce que j’ai des serviettes ? Est-ce que je vais tacher mon pantalon ? » se rappelle l’étudiante en littérature.

Ce sentiment de gêne perdure chez Eya Zaouga, au point que l’institutrice n’a pas osé dire à sa mère pourquoi elle avait rendez-vous, ce 19 décembre, dans un studio photographique de Tunis.

Shooting

Les deux jeunes Tunisiennes posent en sous-vêtements pour Ecolibree, un projet de sensibilisation à la précarité menstruelle. D’ici fin 2022, l’association Wallah We Can espère distribuer 100 000 kits de trois culottes menstruelles lavables auprès des femmes dans le besoin : élèves issues de milieux modestes (la précarité menstruelle est une cause importante de déscolarisation), détenues, etc.

De nombreux médias locaux ont refusé de diffuser la campagne à cause du mot culotte

Pour faire connaître le projet, l’association a ouvert le shooting de promotion à toutes les Tunisiennes volontaires. Sabrine Boukatfa n’avait jamais posé auparavant devant un objectif, mais « cela [lui] paraissait naturel de le faire car [cela] concerne toutes [les femmes] ».

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Ons Nagati est mannequin de profession : la longue séance photo dans le froid en petite tenue, elle connaît, mais c’est comme femme et non comme professionnelle qu’elle a accepté : « Parce que je suis mannequin, les gens pensent que je suis forcément à l’aise avec mon corps, tout le temps. Mais c’est faux. Comme tout le monde, j’ai mes problèmes, je souffre notamment de troubles alimentaires, je suis ici pour représenter celles qui souffrent en silence. »

La mousse des matelas des dortoirs des filles était arrachée. Elles l’utilisaient comme protection intime

La jeune femme trouve le produit « génial et idéal ». Conçue pour durer trois à quatre ans, la culotte est facile d’entretien, moins chère que les serviettes jetables et moins nocive pour l’environnement.

« À divers degrés, les règles représentent un tabou partout dans le monde. Même en France, certaines étudiantes souffrent de précarité menstruelle. Cette campagne de sensibilisation est un sujet de fierté, car c’est la première de ce type dans un pays arabe », affirme Saja Najar, membre d’Ecolibree. La campagne, qui débutera le 27 décembre sur les réseaux sociaux, a pour slogan « C’est moi qui porte la culotte ».

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Lotfi Hamadi, fondateur de Wallah We Can, rêve de voir la campagne s’étaler sur les panneaux publicitaires en 4×3 mètres à travers tout le pays. Pour le moment, une société d’affichage publicitaire a accepté de diffuser le slogan, mais elle réserve encore sa réponse sur l’affichage des photos.

Sensibilisation

« De nombreux médias locaux ont refusé de diffuser la campagne à cause du mot culotte », explique le responsable associatif.

Wallah We Can signera un contrat en début d’année avec Médecins du monde – Belgique

C’est lors d’une visite à l’internat de Maktar (au sud-ouest de Tunis, dans la région rurale de Siliana) que Lotfi Hamadi a eu l’idée du projet en 2015 : « L’association s’occupait de la réhabilitation de l’établissement. On s’est rendu compte que la mousse des matelas des dortoirs des filles était arrachée. Elles l’utilisaient comme protection intime, à cause du manque d’argent et [de l’absence de] sensibilisation à la question. »

Pour financer le projet, Wallah We Can vend les kits de culottes à des institutions internationales. Pour chaque kit vendu, trois seront distribués en Tunisie. Wallah We Can signera un contrat en début d’année avec Médecins du monde – Belgique, qui devrait acheter une centaine de kits, ce qui permettra d’en distribuer environ 900 en Tunisie, et notamment dans l’internat de Maktar pour commencer.

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L’ONG européenne s’est également engagée à mener une campagne de sensibilisation dans les écoles. Wallah We Can est aussi en discussion avec une institution française. Paris a récemment promis la gratuité des protections pour les étudiantes.

Les culottes sont actuellement fabriquées par la marque française Chantelle, dont certaines usines sont installées en Tunisie. « Mais l’objectif, c’est qu’Ecolibree devienne, d’ici deux ans, une vraie société, qui fabrique ses propres culottes pour les vendre partout dans le monde », revendique Imène Majed, coordinatrice d’Ecolibree.