Société

Noirs de France : sortir de la double assignation 

Rokhaya Diallo vilipendée par la droite, Tanguy David accusé de trahir sa « communauté »… Et si les Noirs pouvaient enfin s’exprimer sans être en permanence renvoyés à leurs origines et à leur confession religieuse ?

Mis à jour le 7 janvier 2022 à 11:39
Elgas

Par Elgas

Ecrivain et docteur en sociologie

Valoriser les trajectoires individuelles pour lutter contre l’essentialisation, un vaste et important chantier. © ALLILI MOURAD/SIPA

Qu’est-il permis à un Noir de penser dans la France actuelle ? La question peut paraître naïve, inopportune, voire risible. Pourtant, en ces temps de procès colonial et de décolonialisme conquérant, elle s’impose pour les personnalités – surtout celles en vue – sommées, dans une assignation double, de ne pas décevoir les attentes militantes projetées sur elles et de porter, de façon monochrome et revendicative, le combat de l’émancipation.

Dernier temps fort de cette frénésie, l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon. Dans son cortège, elle a emporté, sans répit, le lancinant débat sur ces honneurs français dont les récipiendaires deviennent forcément suspects aux yeux des leurs, tant ils sont dépossédés de toute souveraineté et perçus à travers des grilles de l’ordre de la réification du fait colonial.

Conception carcérale de l’identité

La séquence a cristallisé les prises de paroles d’égéries du combat antiraciste en France, qui se sont presque unanimement désolées d’un acte purement cosmétique servant à masquer le maigre bilan sur le front de la lutte contre les inégalités raciales dans le pays, pour le dire rapidement. Si le fond d’un tel débat est important, sa systématicité questionne. Peu importe les contextes, les cas, ce type d’accusation tombe toujours comme un couperet qui répand dans le débat l’odeur malodorante de la suspicion.

Toute singularité, liberté ou différence sont requalifiées d’acte de félonie

La prévalence de ce genre de réflexe tend  à enfermer les Noirs dans une conception carcérale de l’identité, où toute singularité, liberté, différence sont requalifiées d’acte de félonie envers la « communauté ». Communauté que l’on peine à définir tant les logiques qui la traversent sont diverses, voire contradictoires.

« Bonne parole nègre »

Longtemps, l’assignation a été le fait d’un renvoi aux origines et affiliations ethniques ou religieuses. Une injonction à l’assimilation, à faire allégeance. Portées par une France institutionnelle et diluée dans le sens commun par atavisme et inconséquence politique, cette catégorisation reprenait tous les codes de l’ethnologie coloniale. Véhicule d’un racisme et de sa survivance, on figeait – et on fige toujours – les Noirs dans un récit qui les exclue, au mépris de leur trajectoire intrinsèque et des récits historiques individuels insolubles dans un ensemble communautaire.

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Fait nouveau et notable, cette même assignation devient une auto-assignation. La reproduction presque inconsciente du recours abusif à ce schéma de l’identité, de l’origine et de la race aboutissant inévitablement à la même négation d’historicité, de liberté. D’autant plus que s’y rajoute, ainsi projetée, une dette envers les siens, ou envers l’Histoire. En reprenant les termes du particularisme différentialiste, certains mouvements décoloniaux cèdent à cette tentation essentialisante. L’on note chez eux une générosité dans l’accusation de traîtrise ; opprobre jetée sur quiconque dévie d’une ligne qu’ils ont arbitrairement définie, eux qui semblent dotés d’un ascendant moral naturel grâce à la légitimité de leur lutte. Un piédestal assez haut pour juger de ce que serait une « bonne parole nègre ».

Police intellectuelle

Si l’on se risque à mener une généalogie d’une telle accusation d’aliénation – ou de trahison –, on ne sera pas surpris de remonter jusqu’à Cheikh Anta Diop et Frantz Fanon, entre autres. En termes sublimes et flamboyants, ils avaient, dans Nations, nègres et culture pour l’un, et Peaux noires, masques blancs pour l’autre, prédit l’existence de ce méfait colonial de pertes de repères aboutissant à renforcer les codes du stigmate historique. En se réclamant de tels tuteurs, certains héritiers touchent pourtant une corde sensible.

Les pensées régressives avancent plus sûrement que les idées progressistes

Mais si les termes intellectuels de ces constats ne souffrent d’aucune contestation, révélant la prescience de leurs auteurs, leur usage politique à travers le temps est devenu moins pointu, voire potentiellement subverti. Conséquence imprévue de la traque des aliénés, le surgissement d’une police intellectuelle qui rétrécit le champ du débat en figeant son cadre, en ciblant les individus.

Refuser le cloisonnement

Analogue à celle des débats internes au continent, cette logique d’affrontement ne se fait plus tellement sur la base des idées, mais seulement sur celle de la légitimité des protagonistes, toujours réduits au type de relation qu’ils ont avec la France – surtout quand ils s’y distinguent. La maigreur de la teneur des conversations intellectuelles qui en découlent promeut nombre de pensées régressives qui, dans la surenchère identitaire de notre époque trouble, avancent plus sûrement que les idées progressistes, pluralistes.

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En France, chaque actualité impliquant les personnalités noires met en scène cette double assignation, contribuant à un immobilisme conflictuel. La promotion d’une liberté individuelle préservant la fidélité mémorielle sans s’y emprisonner, un refus du cloisonnement tout en étant lucide sur l’importance de la « race », voilà plus que jamais le chantier premier. Et puisqu’il faut toujours revenir à Fanon, autant le faire sans hémiplégie. Il avait la flamme de l’activiste et l’élégance de l’intellectuel, lui qui écrivait dans sa conclusion : « Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. »