Politique

Sommet Turquie-Afrique : Istanbul à l’heure du continent

Le IIIe sommet Turquie-Afrique s’est conclu ce 18 décembre. Que faut-il retenir de l’événement, et quels chefs d’État le président Erdogan a-t-il reçus en tête à tête ?

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Par - envoyée spéciale à Istanbul
Mis à jour le 20 décembre 2021 à 10:13

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors du sommet Turquie-Afrique, le 18 décembre 2021, à Istanbul. © AFP/Murat CETIN MUHURDAR

Quarante pays représentés, seize chefs d’État et de gouvernements, une centaine de ministres, les principaux responsables de l’Union africaine… Sous un ciel bas, dans un Istanbul pluvieux, les Africains ont été nombreux à braver la crise sanitaire et à répondre favorablement à l’invitation du président turc, Recep Tayyip Erdogan.

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Le IIIe Sommet Turquie-Afrique, les 17 et 18 décembre, s’est tenu au Palais des congrès, d’où la presse avait été soigneusement écartée et devant lequel une fanfare de musiciens en tenue de janissaires s’évertuait en vain à chasser les nuages.

Pendant que les ministres participaient à quatre sessions thématiques (éducation, santé, agriculture et diplomatie), les chefs d’État, logés dans les hôtels Çiragan-Kempinski et Maslak-Hilton, étaient, eux, reçus en tête à tête par le président turc.

Une ambassade à Bangui

Premier sur la liste, le Nigérian Muhammadu Buhari, qui avait reçu son hôte à Abuja en octobre. Puis, trois dirigeants de la Corne de l’Afrique, où la Turquie est solidement implantée depuis son ouverture au continent en 2003 : le Somalien Mohamed Farmajo, dont le pays est largement dépendant de l’aide d’Ankara ; le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, et le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, que les Turcs soutiennent résolument dans sa guerre contre la rébellion tigréenne. Tout aussi logique était la présence du Libyen Mohamed al-Menfi, représentant du gouvernement de Tripoli avec lequel la Turquie a signé un accord de coopération militaire en 2019.

Un petit caillou dans la chaussure de la France et dans le gros sabot de la Russie

Recep Tayyip Erdogan a également reçu, pour la première fois, le Mauritanien Mohamed Ould Ghazouani, mais aussi le Rwandais Paul Kagame, le Comorien Azali Assoumani, le Congolais Félix Tshisekedi (qui coprésidait le sommet en sa qualité de président de l’UA), le Sénégalais Macky Sall, le Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embalo et le Sierra-Léonais Julius Maada Bio.

Au Palais de Dolmabahçe

Il s’est aussi entretenu avec le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra, visiblement objet d’un certain empressement annonciateur d’un approfondissement de relations jusque-là limitées. Confirmant cette impression, l’on a en effet appris que la Turquie ouvrirait à Bangui sa 44e ambassade sur le continent. Un petit caillou dans la chaussure de la France et, aussi, dans le gros sabot de la Russie, allié ambigu d’Ankara en Syrie et concurrent sur le dossier libyen… Tout en se félicitant de l’éclosion des représentations diplomatiques de son pays en Afrique (elles n’étaient que 12 en 2005), le président Erdogan a précisé qu’il entendait porter leur nombre à 49 dès que possible.

Le président turc a fustigé « l’attitude hautaine » des anciennes puissances coloniales

Dans la soirée du 17 décembre, tous les chefs d’État se sont retrouvés au dîner que le couple présidentiel turc a donné en leur honneur dans le fastueux palais de Dolmabahçe, sur les rives du Bosphore, dans ce qui se voulait une sorte de réunion de famille. De fait, la Turquie est partenaire stratégique de l’UA depuis 2008 et Erdogan, au pouvoir depuis près de vingt ans, a noué des relations de proximité avec ses pairs au fil de ses cinquante voyages sur le continent.

Sans surprise, il a fustigé « l’approche hautaine et prétentieuse » ainsi que la « vision orientaliste » de ceux qui « tentent de perpétuer leurs habitudes coloniales sous de nouveaux habits », à rebours d’une Turquie qui, affirme-t-il, n’a ni passé ni passif en ce domaine.

L’erreur est de confier le destin de l’humanité à cinq pays seulement », s’est exclamé Erdogan

Sans surprise encore, il n’a pas hésité à recourir au pathos, en rappelant que, depuis son premier voyage, en 2003, il éprouvait « toujours la même émotion » à se rendre sur le continent, « à voir ces cœurs [africains] tendres et généreux qui partagent leur pain avec leurs voisins ». Le drame humanitaire de la Somalie, sur lequel « le monde fermait les yeux », a été une nouvelle fois cité comme une preuve de la « sincérité et du dévouement » d’une Turquie qui « a changé le sort de ce pays et a prouvé qu’un peuple pouvait renaître de ses cendres ». Aujourd’hui, la crise sanitaire apporte une nouvelle occasion à Ankara de manifester sa solidarité à l’égard du continent : 15 millions de doses de vaccin anti-Covid doivent lui être livrées.

Deux messages hardis

Parmi les combats que souhaite mener Ankara « avec ses frères africains », figure leur inclusion au sein d’un Conseil de sécurité onusien jugé sclérosé et injuste. « L’erreur est de confier le destin de l’humanité à cinq pays seulement. Le monde est plus grand que cinq », s’est exclamé le président Erdogan, en rappelant que 1,3 milliard d’Africains ne sont pas représentés sur la scène internationale comme ils le méritent.

La Turquie est opposée aux coups d’État », a déclaré le ministre des affaires étrangères

Si le chef de l’État turc a répété ces formules, déjà bien rodées, ainsi que l’inusable slogan « gagnant-gagnant » pour qualifier un partenariat qui se veut égalitaire, son ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu, s’est, lui, chargé de faire passer deux messages, plus hardis et nouveaux. Le premier est de pleine actualité : persuadée que l’instauration d’une paix durable est impossible sans stabilité politique, la Turquie est opposée aux coups d’État, a déclaré le ministre, qui visait à l’évidence la Guinée, le Soudan et le Mali. Le second message vise à faire participer les pays turciques (Azerbaïdjan en tête) au développement des relations avec l’Afrique.

Transferts de technologies

Il a évidemment été beaucoup question d’économie. La Turquie suit de très près la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), en vigueur depuis un an, qui ne vise pas seulement à développer le commerce intra-africain mais aussi à dynamiser les échanges avec les pays partenaires.

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Le volume des échanges commerciaux entre la Turquie et le continent « a atteint des niveaux inattendus », s’est félicité Erdogan. Ils sont passés de 5,3 milliards de dollars en 2003 à 25,3 milliards en 2020, a-t-il rappelé, citant le montant de 30 milliards sur les onze mois écoulés et fixant ses prochaines cibles : 50, puis 75 milliards sans préciser les échéances.

Du côté des Africains, le Congolais Félix Tshisekedi (au nom de ses pairs, puisqu’il préside l’UA jusqu’en février) et le Tchadien Moussa Faki Mahamat (en sa qualité de président de la Commission de l’UA) n’ont pas tari d’éloges envers le partenaire turc, « courageux et efficace ».

Tous deux ont dit apprécier le soutien politique d’Ankara en faveur de la réduction voire de l’annulation de la dette africaine. Ils ont cependant insisté sur trois points, pour lesquels ils attendent une implication plus grande de la Turquie. D’abord, les transferts de technologies. Ensuite, le rééquilibrage des échanges commerciaux. Enfin, une aide à l’industrialisation.

Du côté de l’Afrique du Sud, les oreilles ont dû siffler…

S’il est un domaine dans lequel Turcs et Africains se sont rejoints, c’est bien celui de la lutte antiterroriste. L’occasion, pour chacun des deux camps, de régler quelques comptes. Avec l’ONU, pour Moussa Faki Mahamat, qui a souligné l’incapacité de la communauté internationale à trouver un « financement pérenne » pour aider les Africains à juguler les groupes jihadistes. Avec certains États du continent pour Erdogan, « qui n’ont pas encore fermé les écoles appartenant à l’organisation de Fethullah Gülen (responsable du coup d’État de juillet 2016) ». Du côté de l’Afrique du Sud, dont le président, Cyril Ramaphosa, était absent, et où onze de ces établissements sont restés ouverts, les oreilles ont dû siffler.

Drones et formation militaire

Plus que jamais au cœur de l’offensive commerciale et diplomatique d’Ankara, les questions de défense (formation militaire, ventes d’armes, en particulier de drones, et partage de technologies) ont été évoquées lors des entretiens bilatéraux.

Le sommet s’est conclu par la signature d’un mémorandum entre la Turquie et la Zlecaf, portant sur les trois grands dossiers évoqués au cours de ces deux jours : la paix, la sécurité et la justice ; le développement humain ; une croissance forte et durable. Un bilan d’évaluation est prévu en 2024, avant le prochain sommet Turquie-Afrique qui doit se tenir sur le continent, en 2026.