Politique

RDC : ni allié ni opposant, Moïse Katumbi a du mal à choisir son camp

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Mis à jour le 20 décembre 2021 à 12:18

Moïse Katumbi, le 28 mai 2019, à Bruxelles. © Moise Katumbi, le 28 mai 2019, à l’Hotel Conrad, Bruxelles. © Johanna de Tessières/ Collectif Huma pour JA

Ce lundi, à Kisangani, l’ancien gouverneur du Katanga lance officiellement son parti. Il n’a pas quitté la majorité comme il l’avait laissé entendre, mais il s’installe chaque jour un peu plus dans la peau d’un adversaire de Félix Tshisekedi.

Ce devait être sa « ligne rouge ». Le 15 août dernier, dans une interview à Jeune Afrique, Moïse Katumbi affirmait que si le processus de désignation des membres de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) allait à son terme sans consensus, c’est-à-dire avec Denis Kadima dans le rôle de président, il se retirerait de la majorité.

Après la confirmation de la composition du bureau de la Ceni par ordonnance présidentielle, le 22 octobre, tous les regards s’étaient logiquement tournés vers l’ex-gouverneur du Katanga. Katumbi avait donc, dans la foulée, annoncé des consultations qui devaient le mener à statuer sur son avenir au sein de la coalition présidentielle. Son entourage proche n’entretenait à l’époque aucun suspens et ne tablait que sur une seule option : le divorce d’avec le chef de l’État, Félix Tshisekedi.

Mais deux mois après le lancement de ces consultations, qui se sont déroulées à Kinshasa et Lubumbashi et qui se sont poursuivies lors d’une tournée en Europe et aux États-Unis, le positionnement de Moïse Katumbi semble toujours aussi flou : sa formation demeure membre de la majorité et est, de fait, l’alliée de Tshisekedi. Mais lui a, depuis plusieurs mois déjà, pris ses distances.

« Premier conseil national »

Que va faire Katumbi ce 20 décembre à Kisangani ? Se présentera-t-il dans la peau d’un opposant ou dans celle d’un membre de la majorité ? Après des semaines en retrait, Moïse Katumbi y tiendra la première grande manifestation de son parti, Ensemble pour la République. Il fera, à cette occasion, sa première sortie politique depuis l’entérinement du bureau de la Ceni.

Si ses soutiens s’empressent de préciser qu’il ne s’agit pas d’un congrès, mais d’un « premier conseil national », qu’il ne sera « pas question de parler des prochaines élections mais de l’implantation du parti », ce rassemblement intervient néanmoins dans un contexte bien précis.

Voilà des mois que le courant ne passe plus entre Tshisekedi et Katumbi. Les sujets de divergence ont été nombreux depuis que le second a rejoint premier pour renverser la majorité que détenait Joseph Kabila. Partage des postes au gouvernement, loi Tshiani, désignation des membres de la Ceni… À plusieurs reprises, les deux hommes ont démontré que la confiance entre leurs deux camps était fragile.

« Pas un mariage heureux »

L’entourage du président se méfie d’un allié qui, selon eux, ne souhaite pas assumer le bilan de l’Union sacrée aux prochaines élections – Moïse Katumbi avait, dès février, refusé le poste de Premier ministre. Du côté de l’ancien gouverneur, on soupçonne le camp présidentiel de chercher à éliminer un potentiel concurrent. Ces derniers mois, l’ancien opposant a multiplié les initiatives, notamment via des cabinets de lobbying aux États-Unis, pour faire entendre sa position. « Il y a des mariages heureux et d’autres qui ne le sont pas. Celui-ci fait partie de la deuxième catégorie », résume, sans plus de détails, Olivier Kamitatu, directeur de cabinet de Moïse Katumbi.

Ce dernier clarifiera-t-il sa position à Kisangani ? « Il ne sera pas question de ligne rouge. Nous n’allons pas à Kisangani, une ville meurtrie à de nombreuses occasions par la guerre, pour parler instabilité politique. Nous sommes là pour évoquer les questions d’intérêt national », assure Olivier Kamitatu.

Moïse Katumbi a tout de même annoncé la couleur dans le teaser de son meeting avec un discours aux accents de pré-campagne, promettant « un autre Congo ».

Trop risqué ?

Mais ce positionnement ambigu demeure inconfortable. Moïse Katumbi lui-même s’attendait-il à se retrouver dans cette situation ? Venu à Kinshasa pour s’assurer qu’il conserverait le soutien de ses élus nationaux et de ses ministres – il en compte sept dans le gouvernement de Sama Lukonde Kyenge – en cas de rupture, il n’a visiblement pas obtenu les garanties nécessaires. Des sources au sein de son propre camp assurent que plus de la moitié des députés de son regroupement et que la quasi-totalité « de ses » membres du gouvernement ne seraient pas enclins à le suivre en cas de divorce d’avec Tshisekedi.

Pendant que Moïse Katumbi menait ses consultations, la scène politique a aussi connu quelques changements. Vital Kamerhe a notamment bénéficié d’une libération provisoire qui a permis d’apaiser un peu la colère des membres de son parti, l’Union pour la nation congolaise (UNC). Jean-Pierre Bemba, qui fait depuis des mois désormais le choix de la discrétion, a bénéficié d’une décision favorable dans l’un des dossiers judiciaires qu’il mène pour obtenir des réparations à la suite de sa longue détention à la CPI. Les leaders catholiques et protestants, à la pointe de l’opposition à la nomination de Denis Kadima, ont quant à eux renoué le dialogue avec le chef de l’État, même s’ils demeurent méfiants vis-à-vis de la Ceni.

Dans un contexte aussi mouvant, la rupture est-elle devenue trop risquée ? « Nous l’avons encouragé à temporiser, il a sans doute plus à perdre en partant maintenant qu’en restant dans la majorité malgré des désaccords », explique un diplomate en poste à Kinshasa. « C’est un peu maladroit de poser des lignes rouges à deux ans d’une élection. Il est un peu coincé désormais. Il ne peut pas vraiment revenir dans l’Union sacrée, mais il n’a pas grand chose à gagner à repartir dans l’opposition avec ceux qu’il a combattus hier », ajoute un allié de l’Union sacrée. Un proche collaborateur du « chairman » assure qu’il pourrait toutefois prendre une position claire une fois que Félix Tshisekedi aura apporté une réponse au mémorandum que lui a remis la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco).

Signe que l’ex-gouverneur a tenté ces derniers jours de calmer le jeu le secrétaire général de son parti, Dieudonné Bolengetenge, a rédigé le 30 novembre une note circulaire pour mettre de l’ordre dans la communication d’Ensemble. « Depuis un temps, je note les déclarations diverses au nom d’Ensemble, certaines en contradiction notoire avec la ligne communicationnelle et disciplinaire du parti », regrette-t-il, demandant à ce que les déclarations engageant le parti reçoivent au préalable le « quitus de la hiérarchie ».

En attendant, Katumbi se rend donc à Kisangani pour « galvaniser ses troupes », résume Kamitatu. Avant l’organisation d’un congrès, prévu pour fin 2022, avec pour unique agenda : la désignation du représentant du parti pour le prochain scrutin.