Politique

Afrique du Sud : Jacob Zuma, son livre, son business

Mis à jour le 17 décembre 2021 à 15:54

L’ancien président Jacob Zuma, le 4 juin 2021. © Shiraaz Mohamed/AP/SIPA

L’ancien chef de l’État publie un ouvrage pour redorer son image et financer ses frais d’avocats. Auto-édité, disponible en très peu d’exemplaires, il a très vite été en rupture de stock.

Les vendeurs à la sauvette pourraient y voir une concurrence déloyale… Des livres vendus depuis le coffre d’une voiture sur le parking d’un McDonald’s, payés en cash, échangés de la main à la main. Sur la couverture de l’ouvrage, pas le visage d’un malfrat mais celui d’un ancien président, poursuivi pour corruption et condamné à 15 mois de prison pour entrave à la justice : Jacob Zuma. On a connu plus prestigieux.

« Jacob Zuma parle » (Jacob Zuma Speaks, dans sa version originale) est la publication surprise de cette fin d’année en Afrique du Sud. Le livre vise à rétablir la vérité de l’ancien président sur ses deux mandats (2009-2018), que son successeur – Cyril Ramaphosa – a osé qualifier de « neufs années gâchées ». Dans un extrait diffusé en ligne, l’actuel président en prend d’ailleurs pour son grade. « Avec Ramaphosa à la barre depuis presque quatre ans, l’Afrique du Sud paraît déboussolée, presque perdue sur des questions fondamentales comme la dépossession des terres, la pauvreté et les inégalités », peut-on lire.

Quatre auteurs ont participé à l’écriture de ce livre. Ce sont des proches de Zuma, plus connus pour leurs analyses politiques partisanes que pour la qualité de leur prose. Est-ce une biographie ? Des mémoires ? Un livre d’entretiens ? « Ce sont nos réflexions sur sa présidence, répond le professeur Sipho Seepe de l’université du Zululand, qui figure parmi les quatre exégètes. Le livre s’intéresse aux déclarations qu’il a faites, c’est pour ça qu’il est sous-titré, ‘les mots d’un président’. Il y a ses déclarations depuis qu’il a commencé à gouverner jusqu’à son dernier discours. »

Épuisé en quelques heures

On aimerait en savoir plus. Malheureusement ce ‘best of’ de Jacob Zuma a été épuisé en quelques heures. « Ils se sont vendus comme des petits pains », affirme Mzwanele Manyi, porte-parole de la fondation Jacob Zuma. En réalité, très peu d’exemplaires ont été mis sur le marché et aucun n’a été distribué aux journalistes. Il n’y a pas de meilleur buzz qu’une rupture de stock bien orchestrée. Le clan Zuma affirme avoir déjà vendu 2 000 copies en pré-commandes et lancé une réimpression.

« Jacob Zuma Speaks » est un objet artisanal, auto-édité, distribué dans une seule librairie et promu exclusivement sur les réseaux sociaux de la fondation Zuma et de sa fille, Duduzile. L’absence d’intermédiaires et de maison d’édition permet de toucher une plus grosse part des 300 rands (17 euros) affichés comme prix de vente. Pour les fans, il était possible de débourser 1 000 rands (55 euros) pour un exemplaire dédicacé par le chef. Les fonds doivent permettre à Jacob Zuma de payer ses frais d’avocats. Un nouvel appel au don en somme, après la campagne de financement participatif engagée fin août. « Zuma a besoin de millions », disait alors au Sunday Times son porte-parole, Mzwanele Manyi.

L’ancien président est perpétuellement poursuivi sans jamais être condamné

Car l’argent, c’est bien connu, est le nerf de la guerre, surtout lorsque le champ de bataille est un tribunal. Cerné par les affaires, Jacob Zuma résiste aux assauts en activant tous les recours et en contre-attaquant. La méthode est qualifiée de « tactique Stalingrad » en référence à la célèbre bataille de la Seconde Guerre mondiale. Et dans le cas de Jacob Zuma, cela revient à étirer les affaires judiciaires sur plusieurs décennies, si bien que l’ancien président est perpétuellement poursuivi sans jamais être condamné. Son procès en cours pour corruption aux côtés de l’industriel français Thalès dans une affaire de contrats d’armements remonte à 1999.

Ce livre, en plus de permettre de nouvelles rentrées d’argent, doit restaurer l’image de l’ancien chef d’État, abonné à la rubrique judiciaire. « [Il] montre la puissance des idées de Jacob Zuma », prétend la quatrième de couverture. « Ses idées n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent. Le livre permet de les exposer. Nous, nous sommes les interprètes de ces moments et de l’histoire qui s’est déroulée », ajoute Sipho Seepe.

Retour à la case prison ?

Une ambition contrariée par la menace d’un retour en prison, deux jours seulement après la publication de l’ouvrage. Condamné en juin dernier à 15 mois de prison pour avoir refusé de témoigner devant une commission anti-corruption, Jacob Zuma jouit d’un régime de liberté conditionnelle. Un statut contesté par plusieurs organisations politiques devant la Haute Cour du Gauteng à Pretoria. Celle-ci vient de déclarer illégale sa remise en liberté pour raison médicale et a ordonné à Jacob Zuma de retourner en prison. Ses avocats ont fait appel.

Ce jugement ouvre la voie à un nouveau bras de fer entre Zuma et la justice. Risque-t-il d’enflammer le pays ? C’est ce que redoute la Commission sud-africaine des droits de l’homme, qui appelle au calme. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, elle a identifié plusieurs messages susceptibles de mettre le feu aux poudres. Le pays est traumatisé par les émeutes qui avaient suivi l’incarcération de l’ancien président, en juillet. Les huit jours de pillages ont fait plus de 350 morts et de terribles dégâts pour l’économie sud-africaine.

Jacob Zuma parle. Mais qui l’écoute encore ?

Pour autant, il est difficile d’évaluer l’ampleur du soutien populaire dont bénéficie Jacob Zuma. Désormais âgé de 79 ans, il se fait discret depuis son séjour en prison. S’il continue d’occuper la scène médiatique par petites touches, il reste globalement en retrait. Il ne s’est même pas présenté à une cérémonie organisée en son honneur à Durban, le 14 octobre. Près d’un millier de supporters étaient pourtant présents, espérant assister à sa première apparition publique depuis sa libération. Mais c’est finalement un message audio qui a été diffusé à des soutiens inattentifs. Fatigués par une journée sous le soleil et incommodés par des bourrasques de vent poussiéreux, ils sont partis avant la fin du monologue. Hier à Durban, comme aujourd’hui avec ce livre, Jacob Zuma parle. Mais qui l’écoute encore ?