Politique

Côte d’Ivoire : Nady Bamba, l’autre Mme Gbagbo

Longtemps reléguée au second plan, Nady Bamba est désormais la seule femme avec laquelle Laurent Gbagbo partage sa vie. Discrète, l’ancienne journaliste joue un rôle clé auprès de l’ex-chef de l’État ivoirien à Abidjan.

Réservé aux abonnés
Par - envoyé spécial à Abidjan
Mis à jour le 17 décembre 2021 à 16:31

Laurent Gbagbo et son épouse Nady Bamba s’expriment après une rencontre avec l’ancien président ivoirien Henri Konan Bédié dans le village de Bediekro, près de Daoukro, en Côte d’Ivoire, le 11 juillet 2021. © ISSOUF SANOGO/AFP

Encore une fois, elle lui a servi de pilier. De guide. Ce 17 juin, dans la cohue de l’aéroport d’Abidjan, c’est à son bras que Laurent Gbagbo s’accroche pour se frayer un chemin à sa sortie de l’avion. Autour du couple, un joyeux bazar se forme. Tous veulent apercevoir l’ancien président, de retour au pays après dix ans d’absence. Dans sa robe blanche, Nady Bamba sait que le moment est historique. Comme d’habitude, elle est là, aux côtés de l’ex-chef de l’État ivoirien. Discrète, mais indispensable.

Soudain s’approche Simone Gbagbo. L’ancienne première dame n’a plus revu son ex-mari depuis dix ans. En guise de retrouvailles, il l’éconduit d’un geste dédaigneux de la main. Le tout en direct sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision. L’affront fait rapidement la une des médias. Le retour du héros vire à la telenovela.

À peine rentré, Gbagbo, toujours au bras de Nady Bamba, se rend à la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan pour assister à la messe dominicale. Une nouvelle rupture symbolique avec Simone Gbagbo et son prosélytisme évangélique. Le lendemain, les avocats de l’ancien chef de l’État diffusent un communiqué lapidaire. Cette fois, la rupture est administrative : l’ancien chef de l’État a saisi un juge aux affaires matrimoniales pour demander le divorce. La femme avec laquelle il veut finir sa vie, ce n’est pas Simone, mais Nady Bamba, et depuis longtemps.

Une ambitieuse

Pourtant, quand cette jeune journaliste a commencé à émerger dans l’entourage de son mari, à la fin des années 1990, la « dame de fer » ne s’est pas spécialement méfiée. Diplômée de l’École française des attachés de presse (EFAP), « Nady », comme l’appellent ses proches, débute en tant que correspondante de la radio Africa N°1 à Abidjan. Elle couvre alors l’actualité politique, bouillonnante, marquée par les manifestations du Front républicain contre le régime de Bédié. « Elle faisait beaucoup de terrain. C’était une ambitieuse, qui en voulait. Elle était aussi bonne camarade en reportage », se rappelle une ex-consœur.

À Lire Côte d’Ivoire : comment Nady Bamba joue les intermédiaires en faveur de Laurent Gbagbo

Musulmane originaire de Touba, dans le Nord-Ouest, elle est alors identifiée par certains, en ces temps troublés de l’ivoirité, comme une proche du Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara. C’est pourtant de l’autre figure de l’opposition, Laurent Gbagbo, qu’elle va se rapprocher. Entre l’homme politique et la reporter, les relations sont d’abord professionnelles. Puis elles deviennent plus personnelles, sans que quiconque sache vraiment à partir de quand exactement.

Elle était très amère contre Simone. Elle avait du mal à supporter sa position de maîtresse cachée

Quand le fondateur du Front populaire ivoirien (FPI) accède à la présidence, en octobre 2000, aucun de ses proches n’ignore sa relation extraconjugale. « Gbagbo était réputé volage. Pendant un moment, Simone Gbagbo a donc pensé que cette liaison serait passagère, que Nady n’était qu’une maîtresse de plus », explique une source qui a bien connu le couple.

Oui mais voilà : contrairement aux attentes, la relation dure. S’intensifie, même. À tel point qu’un mariage traditionnel est célébré et qu’un fils, David Raïs, naît en 2002 de leur union. Plutôt calme jusqu’à présent, Simone Gbagbo commence à bouillir. Un jour, en raison d’une bévue protocolaire liée à une remise de voitures, l’épouse à l’honneur bafoué déboule, furieuse, dans les appartements privés du palais et jette, sous l’œil aussi terrifié que médusé du personnel, les affaires personnelles de sa rivale.

À Lire Côte d’Ivoire : quel avenir pour Simone sans Gbagbo ?

Pendant tout le mandat, les deux femmes cohabitent tant bien que mal. En tant que première dame, Simone Gbagbo occupe la résidence présidentielle, à Cocody-Ambassades. Elle participe aussi à diverses activités officielles au côté de son mari, ainsi qu’à quelques déplacements à l’étranger. Pour Nady Bamba, qu’elle considère comme une usurpatrice, elle n’a que dédain et mépris.

L’épouse traditionnelle, elle, vit dans une villa de Cocody où le président la retrouve souvent. “ »Elle était très amère contre Simone. Elle avait du mal à supporter sa position de maîtresse cachée », assure une source qui la fréquentait à l’époque. Malgré tout, Nady Bamba veille à ne pas faire de vagues. Ni à trop s’exposer, même si sa relation avec Gbagbo est désormais un secret de polichinelle. « Elle ne voulait surtout pas gêner le président. Elle restait donc dans l’ombre. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’avait pas un rôle important », indique un ex-confrère.

Soro et le RDR

Car sous ses airs réservés, qu’elle cache parfois sous un voile, la seconde épouse joue sa propre partition. Depuis la tentative de coup d’État contre Gbagbo, en septembre 2002, la Côte d’Ivoire a sombré dans la crise. Elle est surtout scindée en deux : le Nord est sous le contrôle des rebelles des Forces nouvelles. Propulsée à la tête du groupe Cyclone, actif dans la communication, la publicité et l’événementiel, Nady Bamba lance en avril 2003 un quotidien, Le Temps, toujours en kiosques aujourd’hui. « Elle voulait peser et avoir son propre instrument politique, confie l’un de ses anciens collaborateurs. Elle voulait aussi être utile à la cause de Gbagbo, en participant à sa manière à la guerre idéologique des Patriotes. »

Après l’accord de Ouagadougou, en 2007, Guillaume Soro, le chef des rebelles, devient Premier ministre. « Gbagbo voulait préserver la transition. Il s’est alors appuyé sur Nady Bamba, qui était plutôt bien perçue par tous, pour fluidifier les relations avec Soro et les opposants, raconte un ancien soroïste. Elle était un peu son missi dominici. Elle faisait passer ses messages, mais elle défendait aussi crânement ses intérêts. »

Avant les élections de 2010, Nady Bamba n’apparaît pas sur la scène mais est bien présente en coulisses

Elle s’emploie ainsi à dénouer plusieurs crises pour le compte de son mari : tensions autour de la Commission électorale indépendante (CEI) en 2008, processus de désarmement en 2009, préparation du processus électoral en 2010… Selon ses détracteurs, son influence lui permet aussi de faire fructifier ses affaires et celles de sa famille. Beaucoup voient ainsi sa main dans la nomination de son beau-frère, Kassoum Fadiga, à la tête de la puissante Petroci.

En parallèle, Nady Bamba s’engage aussi chez elle, dans le Nord-Ouest, zone alors acquise à la rébellion, pour essayer de mobiliser les notables locaux derrière le président. « Elle était sur le terrain. Elle a subi des menaces mais elle a continué à plaider sa cause », souligne une figure du FPI. Et quand Laurent Gbagbo y organise ses très symboliques visites d’État, avant les élections de 2010, Nady Bamba n’apparaît pas sur la scène mais elle est bien présente en coulisses.

Accusée d’être « Nordiste »

Quand le bras de fer entre Gbagbo et Ouattara plonge le pays dans la guerre, fin 2010, elle continue un temps à discuter avec ses adversaires. Jusqu’à la mi-décembre, elle rencontre des proches de Soro et Ouattara, qui essaient de la convaincre que son mari a perdu et qu’une porte de sortie est toujours négociable. « Elle était comme en état de choc. Elle écoutait et demandait des preuves, mais sans qu’on parvienne à la faire changer d’avis », se remémore l’un de ses interlocuteurs d’alors.

L’entourage évangélique de Simone a toujours vécu sa répudiation comme une trahison

En février, le conflit s’intensifie à Abidjan. Les pillards passent à l’action. Nady Bamba décide de quitter le pays avec son fils. Elle prend l’un des derniers vols commerciaux qui desservent encore le pays. Direction le Bénin. Le 11 avril, Laurent Gbagbo est arrêté avec Simone dans la résidence présidentielle par les hommes de Ouattara. Hagard et en Marcel, insulté par des soudards, le tout sous l’œil de journalistes qui n’en perdent pas une miette : l’humiliation est profonde pour le « Woody de Mama ».

Gbagbo déchu, certains proches de Simone Gbagbo, partisane d’une ligne dure durant la crise post-électorale, n’hésitent pas à mettre la défaite sur le dos de la « Nordiste » Nady Bamba. « L’entourage évangélique de Simone a toujours vécu sa répudiation comme une trahison, assure l’un de ses intimes. Ils ont fait circuler la rumeur que Nady et son entourage étaient des Nordistes infiltrés qui auraient intoxiqué Gbagbo et l’auraient conduit à sa perte. »

À Lire Secrets d’Histoire : le jour où Laurent Gbagbo a été arrêté

En réalité, il n’en est rien. Nady Bamba, bien moins va-t-en-guerre que l’ancienne première dame, a toujours été d’une loyauté sans faille envers son mari. Depuis le Bénin, elle se rend au Ghana, où elle retrouve des lieutenants de Gbagbo qui s’y sont exilés après son arrestation. « Elle considérait tout ça comme une injustice », se rappelle l’un d’entre eux.

Durant cette période délicate, durant laquelle ses comptes sont bloqués, elle vit aussi un drame personnel avec le décès de son père, qu’elle ne pourra enterrer dignement en Côte d’Ivoire. Elle s’envole finalement avec son fils pour Paris, où elle emménage temporairement chez sa sœur aînée. Après huit mois en détention à Korhogo, Laurent Gbagbo, lui, est transféré à la prison de Scheveningen, à La Haye, pour être jugé par la Cour pénale internationale (CPI). Nady Bamba s’installe alors à Bruxelles, où elle démarre sa nouvelle vie d’épouse de détenu VIP tout en continuant à élever son fils.

Indéfectible soutien

Plusieurs fois par semaine, elle fait le trajet Bruxelles-La Haye en voiture – soit environ six heures aller-retour – pour rendre visite à son époux. « C’est elle qui gérait tout : son planning de visites, ses correspondances, ses besoins matériels… C’était son point d’équilibre, son petit accès au monde extérieur », précise un membre du premier cercle de Gbagbo. Dans ses démarches auprès de la CPI, elle est épaulée par Me Habiba Touré, l’avocate de l’ancien président, dont elle se rapproche au fil de ces années de détention. Pour plusieurs sources proches de Gbagbo, aucun doute : c’est avant tout « par amour » que Nady Bamba a fait tout ça pour lui.

À Lire Laurent Gbagbo : Nady Bamba, Assoa Adou, Habiba Touré… Qui sont les fidèles de l’ancien président ivoirien ?

Toujours à ses côtés dans l’épreuve, elle devient surtout son premier soutien moral et psychologique en prison. « Sans elle, cela aurait sûrement été une catastrophe. Je ne sais pas comment nous l’aurions retrouvé à sa sortie, estime l’un de ses intimes. S’il en est là aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à elle. » De fait, Laurent Gbagbo lui en est très reconnaissant. Fin juin, de retour dans son village natal de Mama, il a publiquement salué et remercié « sa petite femme Nady » pour le rôle primordial qu’elle a joué lorsqu’il était incarcéré à La Haye. « Elle est bien plus jeune que lui. Il pensait qu’elle pouvait refaire sa vie avec un autre. Mais elle est restée avec lui et l’a soutenu. Sa fidélité l’a beaucoup marqué et a renforcé l’amour qu’il lui porte », assure un pro-Gbagbo.

En février 2019, le couple obtient une première victoire avec la remise en liberté conditionnelle de l’ancien président. Gbagbo rejoint Nady Bamba chez elle, dans son pavillon bruxellois. Le couple y mène, selon l’expression d’un membre du clan, une « vie pantouflarde », à l’abri des regards. Repos, lecture, télévision. Les sorties sont rares. Quelques balades, des rendez-vous médicaux. Mais aussi des repas à l’Auberge des chasseurs, quand des visiteurs, triés sur le volet, sont de passage.

En terre wallonne, Gbagbo peaufine également sa défense avec ses avocats. Le 31 mars 2021, le voici convoqué à la CPI. Ce jour-là, dans un tribunal désert pour cause de pandémie, il arrive – encore – au bras de sa seconde épouse. Sa démarche est fragile mais son visage serein. Et pour cause : deux heures plus tard, il voit sa libération définitivement confirmée. Plus rien ne s’oppose à son retour en Côte d’Ivoire, dix ans après en avoir été exfiltré.

Une fois à Abidjan, le couple emménage dans la villa de Nady Bamba, à Angré-7e-Tranche – en attendant que l’État mette à sa disposition une éventuelle résidence. Sur les bords de la lagune Ébrié, les parents de David Raïs, resté en Belgique pour ses études, ne font pas de folies particulières. La même vie calme qu’à Bruxelles. Fidèle à sa réputation, l’épouse de Laurent Gbagbo ne se montre guère. À part pour quelques occasions, comme le week-end très médiatique qu’elle passe avec son mari chez le couple Bédié, à Daoukro, censé incarner l’alliance entre les deux anciens présidents. Ou plus récemment au domicile abidjanais du « Sphinx », pour lui présenter ses condoléances après le décès de son frère.

L’anti-thèse de Simone

Maintenant que son époux est de retour dans l’arène politique, à la tête de son nouveau parti, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), l’ancienne journaliste a-t-elle repris son rôle de conseillère de l’ombre ? « Elle ne l’a jamais vraiment quitté. Elle est discrète, mais pas effacée », indique une source qui les fréquente. Quand on cherche à joindre Gbagbo, c’est parfois elle qui décroche. Toujours courtoise, ce qui ne l’empêche pas de filtrer certains appels.

Les lieutenants de l’ex-chef de l’État, eux, n’ignorent rien de la place particulière qu’elle occupe. Certains, restés liés à Simone Gbagbo, n’y font pas spécialement attention – à part Stéphane Kipré qui, bien que gendre des Gbagbo, nourrit de bonnes relations avec elle. D’autres cherchent à obtenir ses bonnes grâces, voire peuvent la remercier pour leur nomination au sein du PPA-CI. Tous, en tout cas, se montrent plutôt prudents avec elle. « Connaissez-vous une épouse qui ne donne pas son avis à son mari ? Cela n’existe pas. Elle ne fait pas exception. Elle a l’influence qu’une femme peut avoir sur son mari. Rien de plus, rien de moins », assure un cadre du parti.

Gbagbo est un combattant, parfois arc-bouté sur ses positions. Nady le raisonne

Pour beaucoup, Nady Bamba est une antithèse de Simone Gbagbo. L’une est réservée et se contente de son rôle en coulisses. L’autre est exubérante, militante dans l’âme et s’est imposée comme une femme politique de premier plan. Différence de ligne, aussi. La première est pondérée, ouverte à la discussion et favorable au consensus tandis que la seconde est clivante et radicale.

Quand elle était à Bruxelles, Nady Bamba était par exemple en contact avec plusieurs proches d’Alassane Ouattara, tel Hamed Bakayoko, le Premier ministre défunt, qu’elle connaissait de longue date, ou encore Adama Bictogo, le directeur exécutif du parti présidentiel. « Gbagbo est un combattant, parfois arc-bouté sur ses positions. Nady le raisonne. Elle le pousse à avoir des postures plus apaisées et à faire baisser les tensions », analyse l’une de nos sources. Elle ne serait ainsi pas totalement étrangère à la démarche de réconciliation nationale dans laquelle s’inscrit désormais Gbagbo. Avant ses retrouvailles avec Alassane Ouattara, au palais, en juillet, Nady Bamba avait bu un café avec Dominique Ouattara pour préparer la rencontre entre leurs deux maris. Comme souvent : invisible mais décisive.