Politique

Libye : entre Haftar et le gouvernement, une poudrière nommée Sebha

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Mis à jour le 16 décembre 2021 à 14:34

Khalifa Haftar à Benghazi, le 16 novembre 2021. © ESAM OMRAN AL-FETORI/REUTERS

La stratégique capitale du sud est le théâtre d’une nouvelle lutte de pouvoir entre les groupes armés du Gouvernement d’union nationale (GUN) et ceux de Khalifa Haftar. Le tout sur fond de recomposition des alliances tribales impliquant les forces kadhafistes.

La situation reste extrêmement tendue à Sebha, capitale du Fezzan, après les affrontements qui se sont produits dans la nuit du 13 décembre entre la brigade 116, affiliée au Gouvernement d’union nationale (GUN), et la force madkhaliste Tariq Ben Ziyad (TBZ) du maréchal Khalifa Haftar. Selon des observateurs du conflit, les accrochages entre les deux groupes ont éclaté après que le second a dérobé des véhicules tout terrain destinés aux forces de police de Sebha. La 116 a alors attaqué le quartier général des forces de Haftar à al-Qarada.

À Tripoli, depuis quelques jours, les milices commencent à se repositionner dans certains quartiers

Sebha s’est depuis quelques jours transformée en poudrière. L’évolution des événements est surveillée comme le lait sur le feu : l’éclatement d’un nouveau conflit sur place pourrait faire voler en éclat l’accord de cessez-le-feu signé en octobre 2020 par les deux camps ennemis de l’ouest et de l’est de la Libye.

Sans parler de l’élection présidentielle, déjà fortement compromise et qui a toutes les chances de ne pas se tenir à la date prévue du 24 décembre. Le maintien du statu quo sécuritaire est une condition sine qua none de la poursuite du processus électoral. Mais à Tripoli, depuis quelques jours, les milices commencent à se repositionner dans certains quartiers, remaniant leurs alliances.

Escalade militaire

Certains facteurs pourraient également favoriser une escalade du conflit dans le Fezzan. Le président et commandant suprême de l’armée, Mohamed El Menfi, semble vouloir reprendre ses positions. Mais la zone est sous le contrôle des forces de Khalifa Haftar depuis janvier 2019. Le patron de l’Armée libyenne nationale (ANL) s’est imposé dans la région grâce à un jeu d’alliances tribales, en prenant le contrôle des champs pétroliers de Sharara et El Feel. Il dispose de la base militaire de Barak Al Shati et de l’aérodrome de Tamanhint, situés à un jet de pierre de Sebha.

Mohamed El Menfi a quant à lui récemment promu la Brigade 116 pour assurer la sécurité du sud libyen. Composée d’unités issues des Ould Suleiman, une tribu arabe dominante dans la région, la milice tient actuellement toujours certains axes de Sebha. Le bras de fer actuel entre le GUN et Haftar met en évidence le revirement d’alliances entre les deux camps. Commandée par Masoud Al Jadi, la 116 a rallié le GUN en juin. Mais les Ould Suleiman avaient d’abord soutenu Khalifa Haftar, lors de sa conquête de Sebha, à la suite d’arrangements financiers pour qu’ils sécurisent les champs pétroliers.

De son côté, l’ANL se mobilise pour reprendre le contrôle des checkpoints de la ville, avec un atout dans sa manche. Elle dispose dans la région d’une alliée de poids, la société paramilitaire russe Wagner. Celle-ci a discrètement pris pied dans le sud depuis août 2020. Au total en Libye, Wagner aurait déployé au moins un millier d’hommes.

Le soutien tacite des Kadhadhfa

Sebha a toujours été marquée par l’instabilité sécuritaire. La ville se situe sur le passage des routes migratoires et jihadistes, devenant le carrefour de trafics en tous genres, d’hydrocarbure et d’êtres humains. Des activités lucratives qui sont régulièrement l’objet de lutte de pouvoir entre milices. La région dispose également de vastes champs pétroliers, et également de sous-sols aquifères et de mines d’or au sud.

Les Touaregs, qui ont pour beaucoup servi dans les rangs de l’ancien raïs, sont proches des forces kadhafistes

Aussi, le patchwork tribal de la zone est source de tensions. Plusieurs communautés locales sont à couteaux tirés : les Ould Suleiman et les Toubous s’affrontent régulièrement depuis 2012 et les Touaregs et les Toubous se sont fait la guerre de 2014 à 2016 pour des questions de territoires. Pour l’instant, ces tribus n’ont pas pris parti entre la 116 et la TBZ. Mais les Touaregs restent divisés jusqu’à présent, une frange d’entre eux ayant rallié Haftar, l’autre le GUN. Quant aux Toubous, ils ont conservé une position anti-Haftar, du fait du rapprochement de ce dernier avec les Touaregs et les Ould Suleiman.

En revanche, la 116 bénéficie d’un soutien tacite des Kadhadhfa, la tribu de Mouammar Kadhafi. Un appui qui s’explique par des rancœurs envers l’ANL en raison du blocage par des forces loyales à Khalifa Haftar de la candidature présidentielle du fils du Guide, Seif el-Islam Kadhafi, le 25 novembre au tribunal de Sebha. Ces accointances entre les Kadhadhfa et les forces du GUN pourraient entraîner un effet domino. Les Touaregs, qui ont pour beaucoup servi dans les rangs de l’ancien raïs sont proches des forces kadhafistes. Mais en Libye, rien n’est plus volatile qu’une alliance.