Politique

Conflit Maroc-Algérie : pourquoi Washington, Paris et Bruxelles préfèrent regarder ailleurs

De l’ONU à l’Union africaine en passant par les États-Unis, la France et l’Union européenne, la communauté internationale semble gênée aux entournures face au conflit historique entre les deux voisins.

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Mis à jour le 29 décembre 2021 à 11:40

La frontière maroco-algérienne, vue d’Oujda (au Maroc), en novembre 2021. © FADEL SENNA/AFP © FADEL SENNA/AFP

Trois morts et une menace de conflit armé. Le 1er novembre dernier, qui marquait la 67e commémoration du déclenchement de la guerre de libération algérienne, trois camionneurs algériens, qui faisaient la liaison entre Nouakchott et Ouargla, ont été tués par une frappe qu’Alger a attribuée aux forces marocaines.

Annoncée deux jours plus tard dans un communiqué officiel de la présidence, la nouvelle provoque une onde de choc en Algérie et fait monter d’un cran les tensions entre les deux voisins, qui avaient déjà rompu les relations diplomatiques en août.  Depuis les batailles d’Amgala, en 1976, les armées des deux pays ne se sont plus affrontées.

« Lâche assassinat », « armement sophistiqué », « acte de terrorisme d’État d’une extrême gravité », « assassinat qui ne restera pas impuni ». Les mots choisis par les autorités algériennes pour rendre compte de l’événement ne laissent aucun doute sur leur intention d’internationaliser ce nouvel épisode du conflit algéro-marocain.

Le 4 décembre, Alger saisit le secrétaire général de l’ONU, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), le secrétaire général de la Ligue des États arabes, ainsi que celui de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Quelques semaines plus tard, silence radio de la part de ces institutions. Idem à Washington, Paris, Bruxelles et du côté des capitales arabes influentes comme Riyad. Plus les tensions s’aggravent, plus les puissances étrangères en mesure de peser pour éloigner le spectre d’une confrontation armée semblent être frappées de paralysie.

Comment expliquer une telle prudence ? Pourquoi Paris et Washington, partenaires importants et influents des deux États, refusent-ils d’intervenir ? Pourquoi les Saoudiens, qui ont joué un rôle déterminant par l’entremise du roi Fahd dans la normalisation des relations entre l’Algérie et le Maroc au milieu des années 1980, se tiennent-ils aujourd’hui à distance ?

Depuis la mort des camionneurs algériens dans la zone de Bir Lahlou, l’institution onusienne se mure dans le silence. La Minurso s’est pourtant rendue sur place dès le 4 novembre afin de conduire une enquête de terrain. Mais les résultats des investigations n’ont toujours pas été communiqués à ce jour. « On peut légitimement se demander à quoi servent la Minurso et les Nations unies, constate Kader Abderrahim, chercheur à l’Iris et spécialiste du Maghreb. Il faut dire que les dirigeants algériens n’ont pas apporté de preuves étayant leurs accusations, pas plus qu’ils n’ont en fourni quant à l’implication supposée du Maroc dans les feux de forêt qui ont ravagé la Kabylie l’été dernier. »

Le manque d’empressement de la Minurso à boucler cette enquête illustre on ne peut mieux l’attitude de l’ONU dans la gestion du dossier du Sahara occidental : surtout ne froisser aucun des protagonistes d’un conflit qui empoisonne les relations entre les deux voisins depuis des décennies.

Sahara occidental : fini le statu quo

Après la signature, en 1991, des accords de cessez-le-feu entre le Maroc et le Polisario – qui prévoyaient notamment l’organisation d’un référendum d’autodétermination des Sahraouis sous l’égide de l’ONU et la mise en place de la Minurso –, les deux parties ont progressivement privilégié le statu quo plutôt que de se risquer à faire des concessions. « Aucune des solutions proposées par cette instance internationale n’a été accompagnée par une volonté de faire pression sur les différents acteurs du conflit au Sahara, rappelle Brahim Oumansour, consultant en géopolitique et relations internationales. Les Nations unies se sont engagées dans des négociations volontaristes sans succès, tant les positions contradictoires du royaume et du Polisario empêchent toute avancée. »

Mais depuis son retour au sein de l’UA en 2017, le royaume a opéré un tournant diplomatique en s’engageant dans la stratégie du fait accompli, considérant la marocanité du Sahara comme non négociable. En témoignent ses opérations de reconquête militaire au Sahara, qui lui ont permis d’élargir peu à peu sa ceinture de sécurité et de repousser les bases du Polisario. Mais aussi sa politique d’ouverture de représentations consulaires étrangères à Laâyoune ou Dakhla, qui a convaincu un peu plus d’une vingtaine de pays, dont de nombreux États africains, les Émirats arabes unis, Bahreïn ou encore la Jordanie. Dernière manifestation en date de cette fermeté affichée : le discours du 6 novembre du roi Mohammed VI dans lequel le souverain a exclu tout accord commercial n’incluant pas le Sahara.

Côté algérien, la question du Sahara ne constituait plus vraiment une priorité dans l’agenda politique de l’ancien président Bouteflika. Changement de braquet après la chute de celui-ci en 2019 et l’accession au pouvoir de Abdelmadjid Tebboune, lequel s’est appuyé sur le contentieux avec le Maroc pour redéployer une diplomatie qui était devenue progressivement atone sous son prédécesseur. Très critique à l’égard de Rabat, qu’il accuse, parfois avec des accents belliqueux, de vouloir déstabiliser son pays, Tebboune n’a de cesse de marteler la doctrine d’Alger dans ce dossier : « L’Algérie n’est pas partie prenante du conflit, lequel doit être réglé sous l’égide de l’ONU, le référendum d’autodétermination demeure l’unique issue. »

L’intransigeance de Tebboune est d’autant plus affirmée qu’il peut compter sur le soutien de l’institution militaire. Là encore, le changement par rapport à l’ancien régime est manifeste. Jusque-là pratiquement muette sur les relations avec le Maroc et la question du Sahara occidental, l’armée algérienne est désormais sur le front, accusant le voisin de l’Ouest d’être une « force d’occupation » tout en le mettant en garde contre une « escalade militaire ».

Deux pôles de stabilité

Mais la solution défendue par Alger se heurte à deux obstacles majeurs : les positions américaine et française. Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara et continue de considérer le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme sérieux, crédible et réaliste. Idem pour Paris, qui juge que le plan est une base de discussion sérieuse. Le soutien des deux puissances à l’option marocaine ne leur permet pas d’agir pour infléchir la position algérienne. Mais en ont-elles seulement la volonté ? Washington considère l’Algérie comme un partenaire sécuritaire important dans la région et ne se risquera pas à aborder les sujets qui fâchent.

Son rôle dans l’intervention en Libye et son implication en demi-teinte au Mali ont amoindri l’influence de la France

Même compréhensible prudence du côté de la France, qui a son propre contentieux avec Alger depuis soixante-dix ans. Relancer les relations avec l’Algérie est un leitmotiv traditionnel de chaque nouveau locataire de l’Élysée. Un projet qui se heurte la plupart du temps au mur mémoriel. Après des débuts enthousiastes, Emmanuel Macron a pu lui aussi mesurer la complexité de la tâche, alors que sa sortie sur le « système politico-militaire algérien » en septembre 2021 passe encore difficilement à Alger. Improbable, dans ce contexte, de voir le président français poser le pied sur le terrain miné de la question sahraouie.

Brahim Oumansour considère par ailleurs que la France souffre d’un problème de légitimité : outre le passif colonial, son rôle dans l’intervention en Libye en 2011 et son implication en demi-teinte au Mali ont amoindri son influence sur le continent et sa crédibilité en tant qu’arbitre.

« En réalité, les grandes puissances se sont détournées de ce vieux dossier car elles ont conscience que le Maroc ne fera pas machine arrière », affirme Kader Abderrahim. Conséquence ? La position marocaine divise les membres influents au sein de l’ONU. « Les États-Unis et la France sont plutôt favorables au Maroc. La Chine reste nuancée pour ne froisser ni le royaume ni l’Algérie », juge Brahim Oumansour.

Quant à la Russie, si elle nie très officiellement des tensions avec le Maroc, elle s’est abstenue à l’ONU lors du vote du 29 octobre de la résolution 2602, considérée comme favorable à Rabat. Elle a appelé à des « négociations directes » entre le Maroc et le Polisario le 15 décembre. Comprendre : Alger n’est pas partie prenante du conflit au Sahara, comme l’en accuse le Maroc.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a appelé le Maroc et le Polisario à « consentir plus d’efforts », a exprimé son inquiétude devant « les risques d’escalade dans cette partie de l’Afrique » et a mis en garde contre le statu quo qui pourrait amener « les terroristes à tirer profit de cette situation difficile ».

Washington n’a aucun intérêt à pousser les Algériens un peu plus encore dans les bras des Russes

Sur l’échiquier maghrébin, le Maroc et l’Algérie sont considérés comme deux pôles de stabilité, dans une région notoirement volcanique depuis le marasme libyen. Le royaume entretient des relations très étroites avec Washington. La reconnaissance par les Américains de la « pleine souveraineté » du Maroc sur le Sahara et la normalisation des liens avec Israël constituent le point d’orgue de l’excellence de ces relations, mais aussi une victoire diplomatique et politique de Rabat sur son rival algérien.

Un plan d’autonomie « convaincant »

Pourtant, le président Joe Biden pourrait bien choisir de ne pas s’impliquer dans le règlement du conflit, a fortiori dans une tentative de médiation. D’un côté, selon Brahim Benmansour, « Trump a fait une concession sur le Sahara pour réussir son “deal du siècle” entre certains pays arabes et Israël » – difficile d’imaginer Joe Biden revenir là-dessus. De l’autre, « l’Algérie, pays pivot dans la région, est un allié stratégique et militaire de la Russie, Washington n’a aucun intérêt à pousser les Algériens encore un peu plus dans les bras des Russes. Plus globalement, les États-Unis sont focalisés sur la montée de l’influence chinoise et l’affaire du nucléaire iranien, ils sont donc très en retrait sur les dossiers maghrébins », poursuit le spécialiste.

Depuis le retour du Maroc au sein de l’UA, plusieurs pays sont revenus sur leur reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) ou ont nuancé leur position pro-Polisario pour favoriser la coopération économique avec le royaume. « Depuis 2007, le Maroc a élaboré un plan d’autonomie du Sahara, très apprécié à l’UA et à l’ONU, qui peut convaincre certains pays encore réfractaires. La position marocaine est un exemple pour le Cameroun ou encore l’Éthiopie. Ce conflit n’a que trop duré. Il pourrait contribuer à l’émiettement de l’Afrique et dégénérer en conflit régional ou international », souligne Alphonse Zozime Tamekamta, enseignant-chercheur à l’Université Yaoundé 1, au Cameroun.

Riyad, allié objectif de Rabat

Mais il est probable que l’UA se heurte à un mur. Comme cela a été le cas pour les « frères du Golfe », notamment pour l’acteur majeur de la région : l’Arabie saoudite. En mai 1987, le roi Fahd avait réussi la prouesse symbolique d’organiser une rencontre au sommet entre le président algérien Chadli Bendjedid et le roi Hassan II dans une tente saoudienne blanche installée à la frontière. Tenter pareille initiative avec le président Tebboune et Mohammed VI relève de la gageure. D’abord parce que le leadership saoudien a changé, et avec lui le pays. Le nouvel homme fort de Riyad, Mohamed Ben Salman (MBS), est de cette génération de princes et d’émirs pragmatiques, peu soucieux de s’embarrasser de problèmes insolvables au nom d’une « fraternité arabe » dont les fleurs sont aujourd’hui quelque peu fanées.

Surtout, le soutien sans équivoque de Riyad au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental fait des Saoudiens des alliés objectifs de Rabat sur la question. Ce qui est rédhibitoire pour une mission de bons offices auprès d’Alger. À preuve, les récentes propositions de médiation saoudienne au lendemain de la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat en septembre ont été sèchement déclinées par les Algériens. La déclaration, fin octobre, du représentant permanent de l’Arabie saoudite à l’ONU, Abdallah Al Moullami, selon laquelle Riyad « rejette toute violation des intérêts suprêmes ou de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du royaume frère du Maroc », n’est pas de nature à inciter Alger à se montrer plus ouvert.

L’arrivée dans l’équation d’Israël – qui a demandé le statut d’observateur au sein de l’UA – est également un « tournant, qui apporte beaucoup d’incertitudes, estime Brahim Oumansour. Pour Alger, c’est une manifestation d’hostilité. Dans ce contexte, l’UA est davantage le théâtre des luttes d’influence que l’agora pacifique du continent. Pourtant, faute d’une résolution du conflit au Sahara, le lent “pourrissement” du Polisario contribue à renforcer les cellules terroristes implantées au Sahel. Sans oublier que les pays de la région offrent un autre terrain de conflit entre le Maroc et l’Algérie, que ce soit la Mauritanie ou le Mali en proie à l’instabilité depuis plus de dix ans. »