Politique

Macron, Biden… Ces silences complices qui servent la Chine et la Russie

Mis à jour le 2 janvier 2022 à 19:01
Mohamed Tozy

Par Mohamed Tozy

Professeur à Sciences Po Aix-en-Provence, auteur de « Monarchie et islam politique au Maroc », « L'État d'injustice au Maghreb » et « Tisser le temps politique au Maroc » (co-écrit avec Béatrice Hibou).

Joe Biden et Emmanuel Macron se serrent la main, au Sommet du G20, à Rome, le 30 octobre 2021. © AP Photo/Evan Vucci, Pool

Participants controversés lors du sommet pour la démocratie de Joe Biden, visite d’Emmanuel Macron en Arabie Saoudite… L’incohérence entre les valeurs affichées et les actes des États-Unis et de la France pourrait servir les intérêts de Pékin et de Moscou.

Les 9 et 10 décembre dernier, les États-Unis ont organisé un sommet pour la démocratie regroupant 110 pays. Un sommet virtuel, pandémie oblige, qui vient honorer une promesse de campagne du candidat Biden publiée dans une tribune au printemps 2020 par Foreign Affairs, revue qui, quelques années avant, avait servi de support redoutable au « Choc des civilisations » de Samuel Huntington, décrivant un monde divisé en huit civilisations.

Intérêts claniques et hypocrisies

La liste des États invités a d’ailleurs dessiné cette carte des antagonismes civilisationnels dictés, à quelques exceptions près, par des intérêts claniques et immédiats de Washington. Ce sommet a été largement dévoyé par la présence du Brésil de Bolsonaro, de l’Inde de l’ultranationaliste Narendra Modi, de la Pologne de Jaroslaw Kaczynski et de la Hongrie de Viktor Orban, chantres de la démocratie illibérale, d’un Pakistan dominé par des militaires qui ont la main sur la carte régionale, d’un Irak fragmenté et miné par la restauration du tribalisme et le communautarisme religieux.

La République de Chine se présente désormais comme « une démocratie qui marche »

L’absence de la Tunisie de Kaïs Saïed, de la Turquie d’Erdogan et, surtout, du Liban est surprenante. En dépit de la période d’incertitude qui s’ouvre dans ces pays, la transition, certes délicate, vers un État de droit n’est pas remise en cause. L’absence de certains pays qualifiés par des observateurs avisés d’hybrides (Jordanie, Maroc) et la présence de certains autres classés autoritaires (Philippines, RDC…)  laissent supposer que les experts de la Maison-Blanche inscrivent leur démarche dans une perspective qui va au-delà de la mobilisation d’un camp d’alliés en vue de contenir l’hégémonie chinoise et les tribulations de Poutine au Moyen Orient et en Europe. Ils dessinent désormais une carte du monde qui distingue pays compatibles et pays incompatibles avec la démocratie du point de vue américain.

Cette incohérence des États-Unis et de certains pays leaders du camp des démocraties libérales sert les intérêts chinois et russes. Les déplacements du président Emmanuel Macron, véritable VRP de l’industrie de l’armement, qui ont débouché sur la réhabilitation d’un Mohammed Ben Salmane soupçonné d’être impliqué dans l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, ainsi que le silence complice de la France comme des États-Unis sur les exactions du maréchal Sissi en Égypte, serviront sans doute d’arguments au régime chinois qui pourra aller au-delà de la simple dénonciation des « hypocrisies occidentales » en proposant un projet alternatif visant à faire croire que le régime autoritaire chinois est une version améliorée de démocratie participative et distributive, inclusive et efficace.

Offensive idéologique de la Chine

Il faut donc prendre au sérieux la potentielle attractivité de la Chine autoritaire quand son porte-parole de la diplomatie, Zhao Lijian, accuse les Américains  « de privatiser, de politiser, d’instrumentaliser et de transformer en arme la démocratie pour faire avancer leur agenda géopolitique ». Les livres blancs que Pékin a publiés l’été dernier, puis à la veille du sommet américain, constituent les prémisses d’une guerre d’hégémonie culturelle prolongeant la Route de la soie. La République de Chine se présente désormais comme  « une démocratie qui marche »,  dont l’efficacité dans le secteur économique vient nourrir la tentation de certaines élites, y compris celles des vieilles démocraties confrontées, lors du krach financier de 2008 et de la pandémie du Covid-19, à une crise profonde de la démocratie représentative et à une certaine lassitude des classes moyennes vieillissantes, déclassées et tentées par le repli identitaire.

La doctrine chinoise appelée la « moyenne aisance » pointe les inégalités et l’hégémonie des intérêts privés qui font que les droits à la dignité et au partage restent au niveau des principes dans les démocraties occidentales.  Pour eux « la réalisation par la Chine d’une moyenne aisance constitue une base solide pour les droits de l’Homme, et adopte une perspective plus profonde et plus large de cette cause ».

Les exemples les plus inquiétants de recul [de la démocratie] se trouvent dans certains des plus grands pays du monde

Nos craintes par rapport à cette offensive idéologique sont fondées. Même les observateurs qui appréhendent la démocratie uniquement par sa dimension procédurale (élections crédibles, société civile reconnue, autonomie – même relative – de la justice, médias disposant de certaines garanties contre l’arbitraire) sans s’attarder sur les valeurs font le constat d’une certaine régression de la démocratie aux États-Unis et en Europe et d’un attrait accru et décomplexé pour le modèle autoritaire.

Dans son rapport sur l’état de la démocratie à travers le monde en 2021, l’organisation international IDEA souligne que plusieurs pays souffrent plus que jamais de « l’érosion démocratique ». Les exemples les plus inquiétants se trouvent dans certains des plus grands pays du monde : le Brésil, l’Inde, les États-Unis, ainsi que trois pays membres de l’Union européenne : la Slovénie (qui la préside en 2021), la Hongrie et la Pologne.

Cela devrait nous inciter à être plus attentif aux pays qui enregistrent des progrès dans la démocratie procédurale mais aussi à penser la démocratie comme un processus fragile, à prendre en compte la violence et l’arbitraire qui fondent les rapports de pouvoir, à assumer les tensions entre individus et communautés. Il s’agit en somme de revenir aux fondamentaux de la philosophie politique. En dépit de leur fragilité,  les mécanismes de la démocratie représentative et participative restent les plus appropriés à un tel cheminement, à condition de garantir à tous les moyens matériels et l’éducation nécessaire pour assumer pleinement le statut de citoyen.