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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Russie − Duel entre Le Drian et Prigojine : jusqu’où ira la nouvelle guerre froide en Afrique ?

Initiées par la diplomatie française et Jean-Yves Le Drian, les sanctions de l’Union européenne contre le groupe Wagner et plusieurs personnalités liées à son financier présumé, Evgueni Prigojine, relancent le bras de fer entre la France et la Russie. De Bruxelles à Moscou, en passant par Bangui et Bamako, décryptage d’un affrontement.

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Mis à jour le 20 décembre 2021 à 10:53

Evgueni Prigojine et Jean-Yves Le Drian. © Montage JA : Sergei Ilnitsky/Pool/REUTERS ; Aziz Taher/REUTERS

Inutile de parcourir Saint-Pétersbourg à la recherche de son siège social. Inutile également de chercher un numéro de téléphone ou une adresse mail pour le contacter. Tout aussi inutile, enfin, de vouloir s’adresser à un patron de l’entreprise. Le « groupe Wagner » a accédé ces dernières années au rang de star des discussions diplomatiques internationales entre l’Est et l’Ouest. Mais, officiellement, il n’a aucune existence légale. Pour reprendre les termes de l’Union européenne, qui lui a imposé le 13 décembre des sanctions, le groupe est « une entité militaire privée non constituée en société », en d’autres termes un fantôme juridique aux employés bien réels.

Le Conseil européen – l’organe exécutif de l’UE – a donc adopté des « mesures restrictives » contre Wagner, mais surtout contre « huit personnes et trois entités qui lui sont liées » : Aleksandr Kuznetsov (commandant, blessé en Libye en 2019), Dimitri Outkin (fondateur, ex-officier du renseignement militaire russe), Stanyslas Dychko (mercenaire en Syrie), Valery Zakharov (considéré comme le représentant de Wagner en Centrafrique), Denis Kharitonov (commandant dans le Donbass, en Ukraine), Serge Shcherbakov (combattant dans le Donbass), Andrey Troshev (chef d’état-major en Syrie), Andrey Bogatov (commandant en Syrie), Velada LLC, Mercury LLC et Evro Polis LLC (sociétés pétrolières et gazières opérant en Syrie).

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« Les personnes inscrites sont impliquées dans de graves violations des droits de l’homme, y compris des actes de torture et des exécutions et assassinats extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, ou dans des activités de déstabilisation dans certains des pays où le groupe opère, notamment en Libye, en Syrie, en Ukraine (Donbass) et en République centrafricaine », a expliqué le conseil des Affaires étrangères de l’Union européenne, citant également une « influence malveillante (…) dans la région du Sahel ». Les personnes et entités inscrites font donc désormais officiellement l’objet d’un gel des avoirs dans l’UE ou encore d’une interdiction de pénétrer sur le territoire de l’Union.

Le Drian, le glaive de Paris

Dans la salle circulaire où se réunissent les ministres des Affaires étrangères européens, ce 13 décembre, un homme se sait en première ligne. Il se nomme Jean-Yves Le Drian. Le Français est l’un de ceux qui a le plus poussé à l’adoption de sanctions contre le groupe Wagner. Ulcéré par la situation en Centrafrique, où Paris a peu à peu perdu pied face à Moscou et Wagner, inquiet des ambitions du même groupe au Mali et au Sahel, le ministre breton a mis le Quai d’Orsay au travail depuis de longs mois, avec l’assentiment et les encouragements du président Emmanuel Macron. Alors que la France héritera en janvier de la présidence tournante de l’UE, les sanctions européennes font partie de la stratégie de Paris.

Moscou dénonce « l’hystérie qui s’est propagée en Occident »

Sous les lambris bruxellois, Jean-Yves Le Drian a bien conscience d’avancer un pion de plus dans la partie d’échecs qui oppose Paris à Moscou. « Ce sont des sanctions réelles, qui visent des personnes et des entreprises. Mais c’est aussi symbolique : cela officialise un bras de fer politique », se réjouit un diplomate européen. « Il s’agit avant tout de montrer que les Européens ne restent pas sans rien faire face à la Russie et à son activisme en Ukraine, en Syrie et en Afrique. L’objectif, c’est aussi de mettre en lumière une confrontation et d’éviter de perdre du terrain au Sahel comme on l’a fait en Centrafrique », ajoute cette source.

La réponse de Moscou ne tardera pas : le 14 décembre, au lendemain de l’annonce des sanctions, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, raillait « l’hystérie qui s’est propagée en Occident » au sujet de Wagner.

Jamais avare de tirades anti-occidentales, le patron de la diplomatie russe pointait également du doigt « la jalousie d’anciennes métropoles européennes à l’égard des États d’Afrique et du Moyen-Orient » dont elles ont été « forcées de reconnaître en leur temps la souveraineté et l’indépendance ». « Les entreprises militaires privées ne sont pas contrôlées par nos autorités », affirmait encore le ministre, défendant le « droit souverain » des pays à y avoir recours et précisant que Moscou « se réserv[ait] le droit de répondre aux actions hostiles de l’UE ».

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« C’est intéressant, sourit une source proche du Quai d’Orsay. D’un côté, les Russes nous disent que Wagner n’existe pas et qu’ils ne contrôlent pas les sociétés de sécurité privée. De l’autre, ils font savoir qu’ils peuvent répliquer. »

Prigojine, l’intouchable de Saint-Pétersbourg

Au-dessus du duel diplomatique opposant tour à tour Emmanuel Macron à Vladimir Poutine et Jean-Yves Le Drian à Sergueï Lavrov, l’ombre d’un autre personnage plane. Lui ne fait pas partie des sanctionnés du 13 décembre. Son nom : Evgueni Prigojine. Ancien patron de fast-food, condamné pour escroquerie et incitation à la prostitution en 1981, cet intime du président russe a fait fortune dans le hot-dog à la chute de l’URSS. Surtout, il a profité de son entregent à Saint-Pétersbourg, le fief de l’actuel maître du Kremlin, pour faire sa place en Russie et est aujourd’hui considéré par l’UE et par le Trésor américain comme l’un des fondateurs et le principal financier du groupe Wagner.

Dimitri Outkin, l’ancien agent des renseignements militaires visé par les sanctions de l’UE, est l’un de ses proches. Les services d’investigation européens et américains estiment qu’une des entreprises qu’il a codétenue et contrôle toujours, Concord, sert de paravent aux activités de nombreuses autres sociétés constituant la nébuleuse du groupe Wagner, notamment Evro Polis LLC, la pétrolière exerçant en Syrie et sanctionnée par l’UE.

Comme l’expliquait Jeune Afrique dans une enquête publiée en août dernier, Concord était en outre liée à des activités minières au Soudan et en Centrafrique, où le représentant de Wagner, Valery Zakharov – lui aussi dans la liste de l’UE – était jusqu’à il y a peu conseiller du président Faustin-Archange Touadéra pour la sécurité.

Le système Prigojine, notamment au Soudan et en Centrafrique. © Infographie : JA.

Le système Prigojine, notamment au Soudan et en Centrafrique. © Infographie : JA.

S’il ne fait pas partie de la liste des sanctionnés rendue public le 13 décembre à Bruxelles, Evgueni Prigojine n’a en réalité pas non plus été épargné par les Européens. Il fait en effet déjà l’objet des mêmes restrictions depuis octobre 2020, pour ses « liens étroits et financiers » avec Wagner, coupable à l’époque, selon l’UE, de violations de l’embargo sur les armes en Libye. Le Russe est également sous sanctions de l’administration des États-Unis pour les mêmes raisons, ainsi que pour des accusations d’ingérence dans la présidentielle américaine de 2016. « C’est bien sûr terrible, a récemment réagi Prigojine devant la presse russe. Par exemple, j’ai été obligé de céder des propriétés à Miami, à New York et aux Bahamas ».

Wagner, Poutine et le magicien d’Oz

La défense du protégé de Vladimir Poutine ne varie guère, au fil des années de controverse autour de Wagner. « Comme je l’ai déjà répété à maintes reprises, je n’ai rien à voir avec Wagner et, à ma connaissance, une telle structure n’existe pas. Par conséquent, je peux tout autant répondre à vos questions sur le sujet que si vous m’interrogiez sur le pays du magicien d’Oz », a-t-il ainsi déclaré à des journalistes venus l’interroger sur les sanctions décidées le 13 décembre par l’UE.

Tout juste concède-t-il que certains de ses projets d’investissement à Saint-Pétersbourg peuvent avoir été freinés par les décisions européennes et américaines à son encontre. Evgueni Prigojine, qui fait figure d’intouchable sous la main de Vladimir Poutine, doit-il cependant s’inquiéter ?

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Ces dernières semaines, ses entreprises ont remporté en Russie quinze des seize appels d’offres pour la fourniture de repas aux hôpitaux de Moscou, des contrats dont le montant total s’élève à 8,6 milliards de roubles, soit plus de 103 millions d’euros. Et ceux-ci ne font que s’ajouter aux nombreux autres remportés – pour des sommes bien plus élevées – dans le domaine de la défense. « C’est du donnant-donnant. Tout le monde fait mine de ne pas connaître Wagner, mais le groupe sert de projection à moindre coût pour la puissance diplomatique russe au Proche-Orient et en Afrique. En retour, Prigozhin, qui s’expose aux sanctions, obtient des contrats avec l’État, via des entreprises qui ont pignon sur rue, notamment dans la restauration », résume un expert de la nébuleuse Wagner.

Bamako au cœur du bras de fer

« Les sanctions de l’UE, c’est aussi une manière de dire à nos partenaires, notamment africains, que les Européens ont des armes pour contrecarrer le jeu russe », explique une source diplomatique française. « Même en Centrafrique, nous avons des leviers financiers pour nous faire entendre. Nous ne sommes pas condamné à rester muets », ajoute-t-elle. Dans la foulée des annonces du 13 décembre, l’UE a ainsi annoncé qu’elle suspendait une partie des activités de sa mission auprès des forces armées en Centrafrique (EUTM), et a mis fin provisoirement – et « de façon réversible » – à la formation des soldats centrafricains pour « éviter l’imbrication entre l’EUTM et les éléments de Wagner ».

Même à Bangui, personne ne peut oublier que l’UE est le principal bailleur de l’État

« Nous voulons faire en sorte que les Centrafricains que nous formons ne soient pas ensuite employés avec Wagner, qui est accusé d’exactions par l’ONU. C’est une question de respect du droit humanitaire », explique une source européenne à Bangui. « Même à Bangui, où Touadéra a choisi Moscou et où critiquer la Russie peut vous faire perdre votre poste, personne ne peut oublier que l’UE est le principal bailleur de l’État », résume un proche de la présidence centrafricaine.

La démonstration suffira-t-elle à contrer l’avancée russe au Sahel, où Moscou espère s’appuyer sur un sentiment anti-occidental de plus en plus présent ? Dans ses récentes interventions face aux diplomates et aux journalistes, Jean-Yves Le Drian a clairement fait de l’arrivée de Wagner au Mali une ligne rouge à ne pas dépasser pour les autorités de la transition à Bamako.

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En alerte, les renseignements français surveillent en outre de très près les rendez-vous du colonel Sadio Camara, ministre de la Défense russophile, ainsi que les allées et venues au ministère des Mines malien, afin de détecter toute entrée d’une entreprise liée à la galaxie Prigojine dans le secteur extractif – en particulier aurifère – du pays.

Emmanuel Macron devait une nouvelle fois aborder l’épineuse question avec le président Assimi Goïta, ce lundi 20 décembre. Mais la venue du Français à Bamako a été annulée à la dernière minute en raison, notamment, de la situation sanitaire dégradée en Europe. Très prisé, le Mali devrait aussi recevoir – la date n’ayant pas encore été fixée – la visite de Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe. Sur l’échiquier de la confrontation entre Europe et Russie, la capitale malienne occupe décidément une place de choix.