Politique

Cameroun : comment Samuel Eto’o a conquis la Fecafoot

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Mis à jour le 15 décembre 2021 à 17:18

Samuel Eto’o a été élu à la tête de la Fecafoot, le 11 décembre. © Maboup

Communication, lobbying, négociations politiques… L’ancien international a tout fait pour déjouer les manœuvres de ses puissants rivaux.

Au départ, c’était mission impossible. Dans la course à la présidence de la Fecafoot, Samuel Eto’o avait contre lui la Fifa, de plus en plus regardante sur la personnalité des patrons de fédérations nationales. Alors que l’Italo-Suisse Gianni Infantino, patron de la Fifa, ambitionne d’organiser la Coupe du monde tous les deux ans, que son allié de la CAF, le Sud-Africain Patrice Motsepe, souhaite que la CAN ait lieu tous les quatre ans, et que les deux hommes travaillent au lancement d’une Superleague africaine, leurs deux instances ne veulent pas voir nommées de fortes têtes susceptibles de résister au développement de ces idées impopulaires.

Proche d’Infantino, le secrétaire général de la CAF, Véron Mosengo, a donc tenté courant novembre d’obtenir le désistement d’Eto’o lors d’une rencontre à Kinshasa. L’ancien international, finalement élu le 11 décembre, suscitait par ailleurs contre lui la méfiance d’une partie du régime camerounais.

Contre le système

Certes, il n’avait rien à craindre de Paul Biya : le président camerounais n’a pas oublié qu’en 2017, il s’était servi de l’entregent de Samuel Eto’o pour conserver l’organisation de la CAN, alors que la CAF lui en avait quasiment retiré l’organisation. En revanche, une partie des ténors du gouvernement s’inquiètent de la grande popularité de l’ancien capitaine des Lions Indomptables. Le 8 novembre, Eto’o a donc rencontré Samuel Mvondo Ayolo, le directeur du cabinet civil du président, qui est aussi un proche de Franck Biya, le fils aîné du chef de l’État, présenté comme un prétendant à sa succession. Il était question d’assurer aux uns et aux autres que sa campagne pour la tête de la Fecafoot n’avait rien de politique.

Eto’o a également été confronté au système Mohammed Iya, orchestré par cet ancien patron de la Sodecoton, la plus puissante agro-industrie du Grand nord (trois régions), depuis sa cellule de la prison de Kondengui, à Yaoundé. Ce réseau tient la Fecafoot depuis plus de vingt ans. Il est constitué des douze délégués régionaux du septentrion et de plusieurs autres délégués « nordistes » issus des différents corps de métiers (présidents de clubs, arbitres, entraîneurs).

Leur force ? Ils sont réputés solidaires et votent comme un seul homme pour le candidat de leur choix. Quiconque est soutenu par le Grand Nord est favori. Depuis sa cellule, Iya tire les ficelles à travers son fidèle Alim Konaté, jusqu’ici tout-puissant vice-président de la Fécafoot. Au sein du gouvernement, ce système est soutenu par plusieurs ministres issus du septentrion : le ministre de l’Agriculture, Gabriel Mbairobe, a ainsi accueilli le 3 décembre une réunion en soutien au président sortant, Seidou Mbombo Njoya, à son domicile de Garoua. Et Ibrahim Talba Malla, le ministre des Marchés publics a travaillé à renforcer le rival d’Eto’o.

S’il n’est pas du Grand nord, Paul Atanga Nji, le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, a également beaucoup manœuvré pour empêcher l’élection de l’ancien international. Alors que le secrétaire général des services du gouverneur du Centre, Simon Ghislain Etsil, délégué élu de la Région de l’Est (acquise à Eto’o) ne s’est pas présenté à l’Assemblée générale élective, beaucoup y voient la pression de son ministre de tutelle. Et plusieurs délégués du Nord-Ouest anglophone assurent avoir reçu des coups de fils du « Minatd. »

Enfin, Eto’o avait aussi contre lui Yannick Noah, intermédiaire dans le contrat entre l’équipementier Le Coq Sportif et les Lions indomptables, qui prévoyait de lancer le deuxième mandat de Seidou Mbombo Njoya avec une série de concerts pendant la prochaine CAN.

Plan com’ et lobbying

Pour s’attaquer au système, le footballeur a misé sur la communication et le lobbying. Il s’est attaché les services de Mireille Fomekong, la patronne de l’agence de communication Ascèse, basée à Douala. Cette dernière a choisi de jouer le peuple contre l’élite pour opposer la pression populaire aux intérêts individuels de chacun des 76 délégués électeurs.

Grâce à une étude sociographique et à une bonne connaissance de la géopolitique ethno-régionale, Eto’o a par ailleurs directement et personnellement négocié avec les délégués. Il s’est aussi assuré le soutien des barons régionaux de la politique et des affaires, à l’instar du milliardaire Baba Ahmadou Danpullo, qui a la particularité d’être à la fois peul et anglophone.

L’ex-attaquant de l’Inter Milan a également obtenu le soutien d’Ibrahim El Rachidine, nouveau lamido (chef traditionnel et religieux) de Garoua, et surtout ennemi de la famille Hayatou, dont était issu son prédécesseur Alim Hayatou, décédé le 5 avril dernier. Il n’y avait pas mieux à faire pour contrer l’inimitié que lui porte Issa Hayatou, lequel n’a jamais pardonné à Eto’o d’avoir soutenu Ahmad Ahmad en 2017 lors de l’élection qui l’a bouté hors de la CAF. Ainsi est-il parvenu à diviser le bloc « nordiste » et à rallier une dizaine de délégués à sa cause.

Dès lors, les deux candidats n’avaient plus qu’à se disputer les délégués des autres régions. À ce jeu, Seidou Mbombo Njoya n’a pas pu rivaliser face à un concurrent qui a avalé des milliers de kilomètres pour aller convaincre les électeurs de la nécessité de changer les dirigeants du football camerounais. L’élection a consacré leur renouvellement à plus de 50 %.