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181 putschistes face à leurs juges

Le procès des auteurs présumés de trois récentes tentatives de coup d’Etat – dont celle des 8 et 9 juin 2003 – s’est ouvert à Oued Naga.

Par - François Soudan
Mis à jour le 7 décembre 2004 à 00:00

Lorsque l’on quitte Nouakchott par la route de l’Est, cette artère jugulaire de la Mauritanie qui relie l’Atlantique à la frontière du Mali, Oued Naga est la première localité que l’on rencontre, au creux d’un océan de dunes. C’est ici, à 45 km de la capitale, dans une salle d’audience construite tout exprès, que se tient depuis le 21 novembre, et pour de longues semaines encore, le procès le plus spectaculaire – et sans doute le plus sensible – qu’ait connu le pays depuis l’indépendance, il y a tout juste quarante-quatre ans.
Ce n’est certes pas la première fois que l’on juge, en Mauritanie, les auteurs présumés de complots, tentatives de coup d’État et autres atteintes à la sûreté de l’État. Les chaotiques années 1980, sous la présidence du colonel Haïdallah, et le début de l’ère Ould Taya ont connu leur lot de procès et de condamnations. Mais il s’agissait à l’époque de juridictions d’exception – les cours spéciales de justice – et de groupes n’excédant pas une vingtaine d’inculpés. Cette fois, tout a changé, aussi bien le cadre – un procès public, en présence de journalistes et d’une soixantaine d’avocats – que le nombre des prévenus : cent quatre-vingt-un (cent soixante-dix militaires et onze civils), sans compter ceux que l’enquête, toujours en cours, risque d’amener à la barre.
Pourquoi Oued Naga ? « Pour des raisons de sécurité, expliquent les autorités, dans la mesure où le palais de justice de Nouakchott est situé à proximité immédiate des institutions de la République. » Par prudence, donc, c’est la cour criminelle la plus proche de la capitale qui a été choisie, quitte à mettre en place, chaque jour d’audience, une noria de camions militaires entre Nouakchott et Oued Naga, afin de faciliter le transport des familles des accusés.
Trois affaires étroitement reliées entre elles, un peu comme des poupées russes, vont être jugées dans cette oasis écrasée de soleil par un tribunal composé de trois magistrats civils (dont le président de la cour) et de deux officiers. Les motifs d’inculpation, passibles pour certains de la peine de mort, sont clairs : « attentat ayant pour but de détruire et de changer le régime constitutionnel avec usage d’armes, prise de commandement militaire sans droit ni motif légitime, usage de bandes armées pour troubler l’État, complot ».
Le groupe d’accusés de loin le plus important est celui des auteurs de la sanglante tentative de putsch des 8 et 9 juin 2003, qui fit quinze morts et soixante-huit blessés. La plupart des militaires du bataillon blindé qui tenta alors de prendre d’assaut la présidence et les points névralgiques de Nouakchott sont là, ainsi que deux de leurs chefs : le commandant Saleh Ould Hannena, arrêté le 9 octobre dernier à Rosso après une longue traque, et le capitaine Abderrahmane Ould Mini.
Un second groupe devra répondre de la tentative de coup d’État avortée du 9 août 2004, qui aurait dû se dérouler pendant un voyage en France du président Maaouiya Ould Taya. Et un troisième du complot du 8 septembre, pour lequel des caches d’armes et de munitions ont été découvertes dans plusieurs quartiers de la capitale.
Ces deux dernières affaires sont en quelque sorte la continuation de la première, puisqu’on y trouve les mêmes motivations et les mêmes acteurs – des militaires et des civils originaires de l’est de la Mauritanie, désireux de venger et de libérer leurs parents et frères d’armes emprisonnés depuis leur échec de juin 2003.
Mais elles sont aussi très politiques : c’est dans le cadre de ces dossiers d’août et de septembre 2004 que trois dirigeants islamistes radicaux, très actifs dans l’ombre des putschistes, ont été arrêtés et pourraient comparaître à Oued Naga. C’est dans ce cadre, aussi, que trois poids lourds de l’opposition, l’ancien président Haïdallah, Ahmed Ould Daddah et Cheikh Ould Horma, ont été entendus et inculpés – mais laissés en liberté. Dans ce cadre, enfin, que le pouvoir compte bien faire apparaître la dimension internationale, incontestable à ses yeux, de ces « tentatives de déstabilisation ». En l’occurrence, la connexion entre les putschistes de juin 2003 en fuite et ce que l’on appelle à la présidence mauritanienne « l’axe du Mal » : la Libye et le Burkina.
Ouvert le 21 novembre en début d’après-midi, le procès d’Oued Naga n’en est pas encore là. Incidents de procédure, placement en garde à vue pour vingt-quatre heures d’un avocat, interpellation d’une demi-douzaine de parentes des accusés qui distribuaient des tracts dans l’enceinte du tribunal, diffusion sur des sites islamistes locaux (Al-Akbar Info, Rayanet et El-Marsat) de photos aussi « gores » que douteuses de présumés détenus torturés, qui ont aussitôt valu à leurs auteurs des poursuites pour propagation de fausses nouvelles : tout cela n’a guère aidé à la progression et à la sérénité des débats.
Interrompues, en outre, par deux week-ends et une fête nationale, les audiences n’ont jusqu’ici permis d’entendre qu’une petite dizaine d’accusés, qui, tous, ont plaidé non coupables, et qui, tous, y compris le pilote de l’avion qui a survolé à plusieurs reprises la présidence dans la nuit du 8 au 9 juin 2003, se sont décrits comme loyalistes. Une ligne de défense qui apparaît quelque peu surréaliste, tant les faits, en ce qui concerne ce premier dossier, semblent avérés.
Toujours en fuite « quelque part en Afrique », le commandant Ould Cheikhna, qui, aux côtés de Saleh Ould Hannena, fomenta et dirigea la tentative de putsch avant de fonder avec lui le groupe des « Cavaliers du changement », a d’ailleurs tenu une nouvelle fois à revendiquer cette « action héroïque ». Le 26 novembre, il est apparu sur les écrans de la chaîne d’information iranienne El-Alem entouré de partisans armés de kalachnikovs, le temps d’appeler au renversement de Maaouiya Ould Taya. Une réapparition dont les détenus d’Oued Naga se seraient bien passés…
Après les quinze mois à haut risque que vient de vivre la Mauritanie, ce procès apparaît comme une sorte de psychodrame d’où peut sortir le pire comme le meilleur. Le pire serait un jugement expéditif aux allures de règlement de comptes dont une région ou une tribu pourrait s’estimer la victime, laissant ouvert le cycle infernal de la vengeance. Le meilleur serait que les Mauritaniens trouvent là l’occasion de réfléchir aux causes de ce regain d’instabilité : le sous-développement ? L’imminence de la manne pétrolière ? La traditionnelle perméabilité du pays aux visées et influences étrangères ? Certaines injustices à corriger d’urgence ? L’enrichissement trop rapide de quelques-uns ?
Convaincu depuis toujours que seul son projet de modernisation économique et d’éveil intellectuel – fût-ce au forceps – de la population permettra à la Mauritanie de chasser ses vieux démons, le président Ould Taya s’est voulu, dans son discours du 27 novembre, à la fois apaisant et habile. De son allocution, les Mauritaniens ont beaucoup moins retenu le court paragraphe fustigeant les « « tentatives criminelles », les « complots » et les « surenchères », que ce qui a suivi. Il y était question de pétrole, d’or, de cuivre… Et, surtout, d’une augmentation de 20 % à 80 % des rémunérations de tous les fonctionnaires, militaires, retraités et pensionnés, avec effet immédiat. Par les temps qui courent, bien peu de pouvoirs dans la région pourraient se permettre une telle annonce. Dans un pays où les arriérés de salaires sont, en outre, une calamité inconnue, cette habileté est venue à point nommé pour compenser ces deux fléaux décidément récurrents que sont les criquets pèlerins et les officiers putschistes.