Économie

Cameroun : confronté à la fronde patronale, Joseph Dion Ngute reporte le Cameroon Business Forum

Le Gicam avait décliné l’invitation à participer le 15 décembre à la rencontre annuelle entre l’État et le secteur privé pour n’avoir pas été associé à l’organisation. Tout comme il descend en flammes la réponse de Yaoundé à la hausse des prix.

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 22 décembre 2021 à 10:21

Le Premier ministre camerounais Joseph Dion Ngute a décidé de reporter le Cameroon Business Forum. © MABOUP

« Reporté sine die pour une meilleure préparation », réagit l’un des organisateurs du Cameroon Business Forum (CBF) qui devait initialement se tenir le 15 décembre, à Yaoundé. Le rendez-vous annuel entre le gouvernement et le secteur privé pour évaluer le chemin parcouru dans l’amélioration du classement du pays dans le Doing Business (DB), avait du plomb dans l’aile depuis que la principale organisation patronale avait opté pour la politique de la chaise vide.

Le 2 décembre, le Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam) a répondu à Séraphin Magloire Fouda, le secrétaire général de la primature, pour décliner l’invitation qu’il lui a adressée la veille. Dans la foulée, Célestin Tawamba, le patron des patrons, a signifié de vive voix son refus de participer au premier ministre, Joseph Dion Ngute, qui présidera la cérémonie.

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Accueilli en mai, à Douala, par les chefs d’entreprise, Joseph Dion Ngute avait enregistré des promesses de contributions de leur part pour la reconstruction des régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en proie à l’insécurité due aux menées séparatistes. Cela s’est d’ailleurs traduit le mois dernier par le don de 1 milliard de F CFA (1,5 million d’euros) des Brasseries du Cameroun (groupe Castel) et de 200 millions de F CFA de la part du Groupement des industries meunières.

Il est difficile de bousculer son agenda en deux semaines pour répondre à l’invitation du gouvernement

Certains analystes avaient cru à l’époque la hache de guerre enterrée entre les deux camps, après que la principale organisation patronale avait opposé, en avril, un refus catégorique à la venue du ministre délégué à la Justice, en lieu et place du garde des Sceaux.

Suppression du CBF

Cette fois, le Gicam excipe une contrainte de calendrier. « Nous avons des engagements pris des mois à l’avance. Il est par conséquent difficile de bousculer son agenda en deux semaines pour répondre à l’invitation du gouvernement », pointe un patron sous couvert d’anonymat. Une autre manière de dénoncer le fait que l’ordre du jour ait été, une fois de plus, unilatéralement fixé par Yaoundé.

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L’attitude du patronat vise également à protester en creux contre un CBF dont l’efficacité est sujette à caution. « En une décennie d’existence, cette rencontre imposée par IFC [la Societé financière internationale, filiale du groupe de la Banque mondiale, Ndlr] n’a pas permis au Cameroun d’améliorer significativement son rang dans le classement Doing Business. Au demeurant, le climat des affaires ne se limite pas uniquement aux critères arrêtés par cette institution », tonne notre chef d’entreprise.

Les entreprises n’ont plus de visibilité sur l’année prochaine

D’ailleurs, le syndicat des patrons, qui revendiquait 729 entreprises adhérentes en 2019 représentant 43,5 % du PIB, n’a eu de cesse d’exiger, comme dans son dernier livre blanc, la suppression de cette instance pour la remplacer par un cadre permanent de concertation entre les deux parties : le Cameroon Business Council (CBC) présidé par le Premier ministre, lequel est secondé par le patron des patrons.

Un cri d’alarme

Cette brouille en cache cependant une autre liée à la difficile conjoncture mondiale. Le 9 novembre, le Gicam annonçait péremptoirement « l’arrêt des activités d’importation et de production au 1er janvier 2022 », car ses membres ne sont plus en mesure d’absorber le double choc de la hausse des prix des matières premières et de l’augmentation de 400% des coûts du fret. « Il s’agit simplement d’un cri d’alarme, car les entreprises n’ont plus de visibilité sur l’année prochaine et ne peuvent par conséquent pas passer des commandes », atténue Aline Valérie Mbono, directrice exécutive du Gicam. Les chefs d’entreprise déplorent au passage une absence – sans même parler d’efficacité – de mesures adaptées à cette situation préoccupante.

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En réponse, l’argentier camerounais, Louis Paul Motaze – qui a obtenu gain de cause auprès de Paul Biya, au détriment de son homologue du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, qui préconisant plutôt des suspensions de droits de douane et de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur des marchandises importées, ainsi que des compensations des manque à gagner – décidait, une semaine plus tard, d’un abattement de 80% sur le droit de douane applicable au coût du fret, représentant un manque à gagner mensuel de 12 à 15 milliards de F CFA. « Une mesurette », ironise un proche de Célestin Tawamba. « C’est mieux que rien du tout », contre un cadre du ministère des Finances.

Chaque partie prenante, y compris le consommateur, doit prendre sa part

« Son impact est par exemple nul sur la farine de froment dont le prix a cru de 70 %, car les droits de douane sur ce produit sont nuls depuis 2008, illustre Aline Valérie Mbono. Par contre, il est marginal sur le ciment, de l’ordre de 50 F CFA à peine, alors que la hausse combinée du clinker (de 97 %) et du fret devrait entrainer une répercussion sur le sac de 1500 F CFA. »

En décidant de ne pas honorer le rendez-vous du CBF, le syndicat patronal se serait privé d’une opportunité d’exposer une fois de plus sa réponse à cette inflation importée : des allègements fiscaux et des hausses modérées des prix, car « chaque partie prenante, y compris le consommateur, doit prendre sa part », rappelle Tawamba. Des préconisations ignorées par le budget 2022 qui vient d’être adopté par le Parlement.

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Le report de cette rencontre lui donne probablement l’occasion de revenir dans la partie. Mais sera-t-il pour autant totalement entendu ? Rien n’est moins certain.