Politique

Sénégal : Abdou Latif Coulibaly, de l’autre côté du ring

L’ancien journaliste d’investigation a rejoint Macky Sall après la présidentielle de 2012. Il s’est mué en ardent défenseur du chef de l’État, à des années-lumière de ses enquêtes explosives sur les malversations du pouvoir. Sans regrets ?

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Par - à Dakar
Mis à jour le 17 décembre 2021 à 11:20

Abdou Latif Coulibaly, à Paris, en 2017. © Vincent Fournier JA

Dans la salle bondée de l’hôtel Radisson Blue, sur la corniche de Dakar, ce 25 mars 2012, journalistes et partisans se pressent pour entendre le premier discours du président tout juste élu. Après une campagne présidentielle agitée, Macky Sall, celui qui vient de faire tomber Abdoulaye Wade, salue la maturité de la démocratie sénégalaise et en célèbre les « martyrs ».

Abdou Latif Coulibaly, comme beaucoup d’autres, se rend à l’hôtel pour y saluer le chef de l’État. En lui serrant la main, Macky Sall le retient une seconde : « Grand, j’espère que tu n’as pas pas oublié ta promesse ? On se retrouvera bientôt. » Les deux hommes avaient déjà, quelques années plus tôt, évoqué la possibilité de travailler ensemble. C’était en 2010, à l’occasion d’une conférence sur les indépendances africaines en Suisse à laquelle ils avaient tous deux participé. « J’étais conscient que c’était quelqu’un sur qui on pouvait compter pour faire des choses pour le Sénégal », confie aujourd’hui le secrétaire général du gouvernement.

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Dès le mois d’avril 2012, il devient le conseiller du président sur les questions de gouvernance. Une fonction officialisée six mois plus tard, avec son entrée au gouvernement d’Abdoul Mbaye. Le poste est créé sur-mesure pour ce journaliste renommé qui a consacré une bonne partie de sa carrière à dénoncer et dévoiler malversations et scandales perpétrés par le pouvoir. Il est temps pour lui de ranger calepins et stylos, et d’endosser le boubou respectable de ministre de la Bonne gouvernance et porte-parole du nouveau gouvernement. À l’époque, les attentes sont aussi grandes que les promesses de Macky Sall de rompre avec les pratiques clientélistes et le népotisme de son prédécesseur et de moraliser la vie publique et politique.

Fidèle à Macky Sall

Cette chasse aux biens mal-acquis conduira surtout, on le sait, à mettre hors-jeu plusieurs de ses anciens compagnons du Parti démocratique sénégalais (PDS), dont Karim Wade. La Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), ressuscitée par Macky Sall, retombera dans le formol aussi vite qu’elle en était sortie. Le portefeuille de la Bonne gouvernance a depuis longtemps été supprimé.

Les premiers contacts entre les deux hommes remontent à la rupture entre le chef de l’État et le PDS

Mais Abdou Latif Coulibaly fait toujours partie de l’équipe ministérielle. Après la Bonne gouvernance, il a occupé la fonction de ministre de la Culture, de 2017 à 2019, avant d’être nommé secrétaire général du gouvernement avec statut de ministre à la faveur du remaniement ministériel du 1er novembre 2020. Nommé porte-parole du gouvernement en 2012, puis de la présidence en juin 2019, l’ancien journaliste a eu à plusieurs reprises à défendre les actions de l’exécutif.

En mars 2021, alors que les portables de plusieurs responsables du gouvernement sonnaient dans le vide suite aux émeutes qu’avait déclenché l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, Abdou Latif Coulibaly avait reçu Jeune Afrique dans son grand bureau du bâtiment Mamadou Dia, et défendu pendant plus d’une heure les choix de son gouvernement. De l’action de Macky Sall, il a toujours assuré qu’il ne dirait rien de mal.

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Les premiers contacts entre les deux hommes remontent à la rupture entre le chef de l’État et le PDS. Macky Sall, alors Premier ministre d’Abdoulaye Wade, convoque Karim Wade pour répondre devant l’Assemblée de sa gestion financière de l’Agence chargée des grands chantiers de Dakar. Pour le patron du PDS, une ligne rouge est franchie, et elle précipite son Premier ministre hors du parti. Non sans l’avoir « humilié », estime à l’époque Abdou Latif Coulibaly.

L’éditorialiste, dont certains des livres d’enquête sur le régime de Wade ont fait trembler le PDS, se fend alors d’une tribune dans laquelle il manifeste son soutien à Macky Sall, qui s’en dit touché. Coulibaly, lui, se rapproche peu à peu de la politique. Rapporteur des Assises nationales en 2008, il est le candidat d’une liste citoyenne mais doit renoncer à la présidentielle de 2012, faute de moyens. Le journaliste décide alors de soutenir Moustapha Niasse, mais continue d’entretenir de bons rapports avec Macky Sall.

Plume satanique

La politique, assure aujourd’hui Abdou Latif Coulibaly, est arrivée dans sa vie par un « concours de circonstances ». Il ne dit pas « fâcheux », mais on serait tenté de l’ajouter. Car avant de rejoindre le pouvoir et la « cruauté » de la vie politique, il était ce journaliste renommé, auteur de plusieurs livres à succès, qui avait étrillé le parti socialiste et le régime d’Abdoulaye Wade.

L’un des plus célèbres, Wade, un opposant au pouvoir. L’alternance piégée ? , aura provoqué à lui seul la création d’une commission d’enquête parlementaire, un remaniement ministériel, et le limogeage du Premier ministre Idrissa Seck, soupçonné d’être l’une des sources de l’auteur. L’ouvrage, réquisitoire contre la gestion de Wade, révèle notamment les coûts exorbitants de la rénovation de l’avion présidentiel, la Pointe de Sangomar. Les révélations font alors de lui le journaliste qui dérange. Il sera lui-même cueilli par les éléments de la division des investigations criminelles (DIC), et interrogé sur ses liens avec le Premier ministre. Sa plume, « satanique » selon le terme du ministre Habib Sy, provoque un petit séisme dans les rangs du PDS.

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L’avocat El Hadj Amadou Sall, proche d’Abdoulaye Wade, juge aujourd’hui ses écrits « excessifs » voire « infondés » sur beaucoup de détails, d’une « rare violence », tendant même à la « cruauté » lorsqu’il s’agissait de Karim Wade. « Sur Abdoulaye Wade, s’il devait réécrire ses livres, je ne suis pas sûr qu’il écrirait la même chose », avance même l’ancien ministre de la Justice. Abdou Latif Coulibaly admet des regrets sur la forme, mais certainement pas sur le fond. « Lorsque je révèle des faits de gaspillage d’argent public, comme la réfection de son bureau quasi-neuf à hauteur de 750 millions de FCFA, suis-je cruel ? N’est-ce pas Karim Wade qui est cruel envers les Sénégalais ?, se défend aujourd’hui le secrétaire général du gouvernement. Mon parcours professionnel a été honnête. J’ai fait ce que j’avais à faire. »

La nostalgie du ring

Ce fils de Sokone (Sine-Saloum), qui a flirté avec une carrière dans le droit, puis dans la diplomatie, reste un grand passionné d’enquête et d’investigation. De sa vie passée de journaliste, il garde une fierté qu’il ne cherche pas à dissimuler. Fondateur adjoint du premier groupe de presse privé du pays, Sud communication, puis de l’hebdomadaire depuis disparu La Gazette, ancien directeur de l’ISSIC, l’Institut supérieur des sciences de l’information et de la communication… Il fut l’un des journalistes les plus en vue de sa génération.

Le régime d’Abdoulaye Wade était très difficile pour les journalistes

« Entre la fin des années 90 et le début des années 2000, il était perçu comme un opposant au pouvoir, un journaliste proche du peuple et porteur de grandes causes. La radio Sud FM a contribué à le positionner comme une grande figure de la presse indépendante nationale, un justicier aux trousses des dirigeants au pouvoir », se remémore l’éditorialiste Ousseynou Nar Gueye.

« Le régime d’Abdoulaye Wade était très difficile pour les journalistes, précise aujourd’hui l’ancien éditorialiste. Personne ne voulait m’éditer : j’ai été obligé de le faire moi-même, sur fonds propres, avec un imprimeur qui travaillait la nuit. » La maison d’édition, « Sentinelles », éditera plusieurs de ses livres à succès.

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Depuis son entrée au gouvernement, Abdou Latif Coulibaly a écrit d’autres ouvrages, moins remarqués, et aux titres évidemment moins impertinents. Le plus récent s’intitule Le Sénégal sous Macky Sall, de la vision à l’ambition. Il dit lui-même que le journalisme lui manque. « J’aime quand de jeunes journalistes me disent : ‘c’est vous qui m’avez poussé à faire ce métier’, ajoute-t-il. C’est le plus bel hommage que l’on puisse me faire. » Dix ans après avoir raccroché les gants, l’ancien journaliste a gardé une certaine nostalgie du ring. Et, de ses deux vies, il ne fait aucun mystère de celle dont il est le plus fier.