Le président Patrice Talon au palais de la Marina, à Cotonou, lors de la cérémonie de retour des œuvres sacrées restituées par la France, le 10 novembre 2021. © YANICK FOLLY/AFP

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Bénin : Patrice Talon, omniprésident sur tous les fronts

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Politique

Éric Houndété : « Au Bénin, Patrice Talon a caporalisé l’espace politique »

Le leader des Démocrates entend incarner une force d’opposition radicale au chef de l’État. Il déplore le manque de représentativité du système partisan et s’insurge contre ce qu’il estime être une dérive autoritaire de l’exécutif.

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Par - Envoyé spécial à Cotonou
Mis à jour le 16 janvier 2022 à 10:17

Éric Houndété, président du parti d’opposition Les Démocrates. © François-Xavier Freland pour JA

Chez lui, pas de signe extérieur de richesse. Éric Houndété arrive au volant de sa vieille voiture avec à ses côtés, Karim Goundi, son secrétaire adjoint à la jeunesse. Il longe ensuite la route des Pêches, impeccablement goudronnée, avec ses restaurants et ses cocotiers, et jette alors un œil dans le rétroviseur. « Ça vous plaît ? », lance-t-il avec une pointe de provocation.

Après trente-cinq ans de vie politique, plusieurs fois député, l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale béninoise n’a pourtant jamais été ministre. Président du parti Les Démocrates (LD) – constitué en 2020 autour de transfuges des FCBE de l’ancien président Boni Yayi –, Éric Houndété (58 ans) veut aujourd’hui rassembler l’opposition. Il a l’avantage de ne pas devoir assumer l’héritage de la majorité précédente et après avoir été longtemps dans l’ombre de Boni Yayi, il compte désormais prendre la lumière.

La question centrale est : « Pour qui gouverne-t-on ? »

Jeune Afrique l’a rencontré juste avant la condamnation de deux opposants, dont la candidature à la présidentielle d’avril 2021 avait été invalidée et qui sont incarcérés : celle de l’ex-garde des Sceaux Reckya Madougou, le 11 décembre à vingt ans de prison ferme pour « financement du terrorisme », survenue après celle du constitutionnaliste Joël Aïvo, le 7 décembre à dix ans de réclusion pour « blanchiment de capitaux » et « atteinte à la sûreté de l’État ».

Jeune Afrique : Vous semblez très virulent envers la politique du président Talon. Est-ce lié à l’incarcération de personnalités de l’opposition ?

Éric Houndété : Il y a de toute évidence des problèmes de gouvernance. On ne peut pas construire des routes et des tours en déguerpissant les pauvres sans précautions, ni gouverner en excluant une partie du pays, en empêchant certains citoyens d’aller aux élections et en accusant ses adversaires d’être « des terroristes ». Ce sont des détentions arbitraires, qui prouvent la dérive autoritaire du chef de l’État. On ne peut pas diriger en mettant les gens en prison. On a caporalisé l’espace politique ! La question centrale est : « Pour qui gouverne-t-on ? » Ça ne peut pas se résumer à donner du plaisir à une petite élite et pousser les autres dans la pauvreté.

Qu’est ce qui va le plus mal selon vous ?

La démocratie ! J’ai déjà été très clair, que ce soit l’économie, la démocratie, la justice, tout doit concourir au bien être de la majorité. Il faut revenir aux fondamentaux. Pour quels Béninois doit-on gouverner ? Pour la majorité.

Maintenant, le secteur de l’enseignement est sinistré. Il faut former des enseignants qualifiés et à l’aise pour effectuer leur travail. Vous avez aujourd’hui des enseignants avec un bac +5 qui sont rémunérés 200 euros par mois, sans compter les retards de paiement de deux ou trois mois. Et dans certaines écoles, il n’y a même pas d’enseignant. C’est une situation qui perdure. Sous la présidence de Boni Yayi, on a connu des situations identiques, mais les fonctionnaires étaient mieux traités et considérés.

Et que pensez-vous des mesures sociales prises par l’exécutif : accès à l’eau potable, l’assurance maladie universelle, la légalisation de l’avortement ?

Il faut poser la question et écouter les gens dans les villages, les « déguerpis », les employés de bureaux. Sont-ils satisfaits ? En 2015, le Parlement avait déjà voté une loi pour la couverture sociale, elle n’a pas été mise en place.

Il y a certes des choses qui fonctionnent au Bénin, mais j’ai pris le parti de ne pas en parler. Je travaille pour ceux qui n’ont pas la possibilité de prendre la parole

Une assurance maladie généralisée, okay… Au passage, le Parlement avait déjà voté une loi sur l’assurance maladie universelle [AMU]. Et de 2015 à 2021, cette loi n’a pas été mise en place… Pour concevoir un nouveau système de santé, il faut déjà savoir ce qu’il y a dedans. Ça veut dire combien et pour quelles maladies, quelle détresse ? Quant à l’IVG, on ne peut pas copier tout ce qui se fait en Occident : nous avons des pratiques et on doit décider selon nos propres lois. Si ce n’est pas accepté par les gens, il ne faut pas insister !

Il y a certes des choses qui fonctionnent au Bénin, mais j’ai pris le parti de ne pas en parler. Je travaille pour ceux qui n’ont pas la possibilité de prendre la parole.

Le président Talon a cependant été réélu « facilement » en avril 2021 dès le premier tour, et force est de constater qu’il bénéficie actuellement d’une certaine popularité.

Il n’y a pas eu d’élection démocratique au Bénin. Vous trouvez qu’il y a eu une élection, avec un véritable candidat d’opposition ? Nous voulons que le Bénin soit libéré de cette forme de dictature. Les gens qui choisissent l’avenir de ce pays doivent provenir de la population. Pour ce, il aurait fallu les conditions d’une élection inclusive, équitable.

La réforme du système partisan n’est pas bonne

Il existe pourtant bien une opposition…

Beaucoup de partis qui se disent de l’opposition ne le sont pas. Vous en avez même dont la mission est de critiquer l’opposition. La réforme du système partisan n’est pas bonne. On ne peut pas mettre en œuvre un système qui réduit le nombre de partis politiques par le simple fait d’en ignorant certains. Ce n’est pas de nature à favoriser l’engagement citoyen. Les autorités ont mis en place un mécanisme pour financer les partis proches de l’État.

Mais vous, vous êtes bien un opposant, à la tête d’un parti reconnu ?

Nous sommes là pour résister, pour exiger que la démocratie soit réinstaurée. Nous réclamons un Parlement dont les élus sont choisis par les citoyens, pas seulement parmi ceux qui soutiennent le président de la République.

Moi, je mets le doigt sur les faiblesses

Il faut « remettre » le pain sur la planche… Si la planche est sur le pain, ça ne fonctionne pas ! Nous sommes des Béninois, nous avons le devoir de nous parler ; nous avons dit haut et fort notre disponibilité à construire ensemble ce pays. Toutes les guerres se terminent par le dialogue. Pourquoi passer par les violences ?

Aspirez-vous à prendre la tête de cette opposition « constructive » ?

Il y a déjà un chef de file de l’opposition officiel [rires]. Moi, je mets le doigt sur les faiblesses. Il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent le faire, je me donne cette liberté. Certes, j’en ressens une responsabilité. Le parti Les Démocrates n’est ni de droite ni de gauche. Nous sommes un parti de la sociale démocratie. Et cela oblige à certaines attitudes et sensibilités.