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L’Afrique en 2022

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Politique

Pour les candidats à l’Élysée, l’Afrique se résume à l’immigration

En avril, les Français seront appelés à choisir leur président pour les cinq prochaines années. La plupart des prétendants déclarés ignorent le continent, sauf pour se focaliser – de manière opportuniste – sur la question migratoire.

Mis à jour le 17 janvier 2022 à 22:12

Jean-Luc Mélenchon (à g.) et Emmanuel Macron, à l’Élysée. © Ludovic Marin/Pool/REUTERS

L’immigration africaine hante les candidats à l’Élysée, dont on ne connaît encore ni le nombre ni le programme, mais dont on sait qu’ils ont, pour plupart, peur de l’Afrique sans le dire. Dans cette course à la présidence (*), engagée depuis des mois, certains se montrent beaucoup plus offensifs que d’autres même si, finalement, la majorité d’entre eux n’exprime pas de projet politique clair pour le continent. Normal puisque, comme le dit la romancière franco-camerounaise Calixthe Beyala, « les Français ignorent l’Afrique », et leurs politiciens aussi.

« Nous allons donc devoir choisir entre la droite et la droite », se désole-t-elle en constatant qu’Éric Zemmour a entraîné la classe politique dans son sillage nauséabond et imposé l’immigration et la sécurité comme thèmes dominants de la compétition électorale. « Ces thèmes existaient déjà lors des précédentes campagnes, analyse Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondage Ifop. Ces sujets seront très présents dans la course à la présidentielle et, fait nouveau, ils ne seront plus seulement portés par la droite nationaliste. »

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Le seul à oser évoquer « une menace raciale », c’est Zemmour qui a fait des Arabes et de l’islam ses cibles favorites et qui prétend que la France est en passe de devenir une énorme Seine-Saint-Denis – le « 9-3 » –, où les commerces sont « estampillés halal », où les agences de la Western Union « transfèrent le produit des allocations françaises ou des divers trafics vers les familles restées au bled » et où « la plupart des cafés sont réservés aux hommes », ainsi qu’il l’écrit dans son dernier livre La France n’a pas dit son dernier mot (éd. Rubempré).

« Envahisseurs prédateurs »

Son programme est limpide. Certes, il n’ose pas dire qu’il faut jeter à la mer ces violeurs, délinquants et autre malfrats qui veulent en finir avec la civilisation occidentale, car ils sont trop nombreux. Pour rassembler les « vrais Français » sous sa bannière, il préconise une « révolution copernicienne » afin d’ « éloigner ces envahisseurs prédateurs loin de nous : expulsion systématique des étrangers pénalement condamnés (25 % des détenus) ; déchéance de la nationalité française pour les binationaux condamnés pour crime ou pour une succession de délits ; reprise en main par l’État des zones de non-droit ».

Les autres candidats de la droite extrême et classique sont plus prudents. À aucun moment, ils ne ciblent les Nord-Africains ou les Subsahariens. Mais qui se noie en Méditerranée, qui souffre de la condition de sans-papiers et qui fait peur aux « bons Gaulois », sinon eux ?

Marine Le Pen (Rassemblement national) enrage de voir son fonds de commerce pillé par ses concurrents, à commencer par Zemmour qu’elle n’est pas parvenue à persuader de la rejoindre dans son combat pour la préférence nationale. Longtemps seule challengeuse du président sortant, elle se trouve talonnée dans les sondages par Éric Zemmour et, surtout, par Valérie Pécresse (Les Républicains).

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Le cœur de son programme est la question qu’elle entend poser par référendum aux Français si elle était élue : « Approuvez-vous le projet de “loi citoyenneté-identité-immigration”, qui comprendra un plan complet pour la maîtrise de l’immigration ? ». Pour lutter contre les flux migratoires et défendre la citoyenneté française, une réponse positive à cette question rendrait le droit français supérieur au droit européen. Cela permettrait de mettre fin au droit du sol, qui autorise les naturalisations automatiques, de déchoir de leur nationalité les binationaux ou les personnes naturalisées coupables de crimes ou d’atteinte aux intérêts de la nation.

La plupart des Arabes et des Subsahariens qui font si peur sont, en réalité, de nationalité française

Ces mesures s’ajouteraient à la suppression du regroupement familial, à la limitation du droit d’asile aux seuls étrangers dont la vie est menacée par leur État, et à la préférence nationale, qui donnerait priorité aux Français en matière de logement, d’emploi et de prestations sociales.

Quotas, charters, frontières

Astucieusement, Marine Le Pen soutient de longue date l’aide française au développement qu’elle entend porter à 0,7 % du revenu national brut, conformément aux préconisations de l’ONU, puisque, en incitant les Africains à rester chez eux, cette aide est « le seul rempart contre les immigrations massives ».

Valérie Pécresse est sur la même longueur d’onde. En cas de victoire, elle veut, elle aussi, en passer par le référendum « pour reprendre le contrôle [du] destin [de la France] et de la souveraineté de [ses] frontières », même si elle prend la peine de préciser que l’immigration zéro n’est « ni possible ni souhaitable ». Ses propositions sont des variantes de celles de Le Pen : quotas annuels d’immigrés votés par le Parlement, prestations sociales conditionnées à cinq ans de séjour « régulier » en France, titres de séjour délivrés à ceux qui maîtrisent le français et possèdent des ressources suffisantes, intensification des vols charters rapatriant les expulsés, demandes d’asile déposées à l’ambassade de France du pays de départ.

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On entend peu la gauche dans cette bousculade de moutons de Panurge, qui oublient que la plupart des Arabes et des Subsahariens qui font si peur sont, en réalité, de nationalité française. Il y a l’électron libre, Arnaud Montebourg, que ses ancêtres kabyles n’ont pas dissuadé de proposer la mesure très, très à droite, de bloquer les transferts d’argent des immigrés vers les pays qui ne signent pas d’accord de coopération avec la France pour contrôler l’immigration. Son livre-programme, La Remontada (Le Cerf), en est devenu illisible pour beaucoup de ses partisans.

Il y a le champion de l’écologie, Yannick Jadot, qui, lui non plus, n’a pas encore affiné ses propositions pour l’Afrique, mais qui demande que l’on « cesse d’abandonner les migrants qui traversent la Méditerranée ». Quant à la candidate désignée par le Parti socialiste, Anne Hidalgo, elle est surtout « audible » quand elle propose une primaire à ses concurrents de gauche, quand elle entend défendre la forêt du bassin du Congo ou l’urgence de vacciner les populations des pays les plus pauvres, donc africaines.

Mélenchon et Macron, deux cas à part

Le seul à gauche à disposer d’un programme structuré qui ne réduit pas l’Afrique à l’immigration, c’est Jean-Luc Mélenchon. Dans son programme pour l’Union populaire, L’Avenir en commun (Seuil), il n’hypertrophie pas la vague migratoire, qu’il attribue « aux accords commerciaux inégaux qui détruisent les économies ». Pour « assumer notre devoir d’humanité envers les réfugiés », il propose « de faciliter l’accès aux visas, de régulariser les travailleurs et d’instituer une carte de séjour de dix ans ».

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Son chapitre « Construire une relation avec l’Afrique basée sur la souveraineté des peuples » ouvre la porte à un arrêt des opérations militaires au Sahel et préconise que les pays africains de la zone CFA soient les seuls maîtres de leur monnaie. Il demande l’annulation des dettes « de certains pays africains », « odieuses » car contractées par des « dictatures dans le seul but d’enrichir le clan au pouvoir ».

Le président sortant veut gagner le cœur des Africains et le vote de leurs diasporas

Emmanuel Macron est un cas très à part. En ce début d’année 2022 il n’est toujours pas candidat, mais il est omniprésent sur le sujet Afrique, qu’il laboure méthodiquement en tant que chef de l’État pour changer le logiciel des relations de la France avec l’ensemble du continent et en finir avec la Françafrique.

Six à sept millions d’électeurs

La restitution du patrimoine africain et la fin du CFA de papa, c’est lui. L’ouverture des archives sur l’assassinat du Burkinabè Thomas Sankara, la paix conclue avec le Rwandais Paul Kagame, la reconnaissance du fait colonial en Algérie, c’est encore lui. Le cap mis sur les pays anglophones, la forte augmentation de l’aide de la France au développement, la demande d’annulation pure et simple de la dette africaine, l’invitation de la jeunesse africaine, très remontée contre l’ancien colonisateur, à Montpellier, pour mettre à plat les relations Afrique-France, la demande de pardon adressée aux harkis, c’est toujours lui.

Il entend manifestement ne laisser aucune place à ses concurrents et être le seul à s’approprier le cœur des Africains, mais surtout le vote de leurs diasporas, qui pèse lourd en théorie, puisqu’elles représentent 6 ou 7 millions d’électeurs. « Macron et Mélenchon sont beaucoup plus à l’aise que la droite pour leur faire un appel du pied », juge Jérôme Fourquet.

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Vers lequel des deux ces diasporas pencheront-elles au moment de glisser leur bulletin dans l’urne ? « Les plus “connectés” choisiront Macron, mais les classes populaires voteront peu ou pas », répond Laurent Duarte, secrétaire exécutif de l’ONG franco-africaine Tournons la page.

Il est un homme issu de la diversité qui aimerait s’aligner dans la course à la présidentielle française. Docteur en santé publique et président du mouvement Autrement, Gildas Vieira se désole que les médias nationaux ignorent sa candidature. « La France s’enferme. Il va falloir qu’elle m’entende, moi qui suis originaire du Congo-Brazzaville. Issu des deux côtés, je peux pacifier les relations entre la France et l’Afrique, qui risquent de tourner à la haine. » Peut-être est-il encore trop tôt pour que cette voix noire et française soit entendue.

(*) Nathalie Arthaud, Philippe Poutou, Fabien Roussel, Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Emmanuel Macron, Valérie Pécresse, Florian Philippot, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Jean Lassalle, François Asselineau.