Politique

Liberia : Prince Johnson et les sanctions indolores de Washington

Par - avec Dounard Bondo, pour The Africa Report
Mis à jour le 14 décembre 2021 à 16:37

Prince Johnson, à Monrovia, au Liberia, le 26 octobre 2017. © AHMED JALLANZO/EPA/MAXPPP

Le Trésor américain a annoncé avoir pris des sanctions contre Prince Johnson, accusé de corruption. L’ancien chef de guerre est aujourd’hui l’un des hommes politiques les plus puissants du pays, et il y a peu de chances pour qu’il soit un jour poursuivi au Liberia.

S’il est aujourd’hui sénateur, Prince Johnson est surtout connu pour être un ancien – et redoutable – chef de guerre, qui dirigea l’Independent National Patriotic Front of Liberia (INPFL), l’une des principales factions armées active pendant la première guerre civile. Une fois la paix revenue, il a fait le pari de se lancer en politique, en se présentant aux élections sénatoriales en 2005. Il est parvenu à se faire élire et a depuis conservé son siège de sénateur.

Pourquoi est-il sanctionné aujourd’hui ? Dans son communiqué, le Trésor américain affirme que Prince Johnson a développé un système de corruption et de blanchiment d’argent « avec des ministères et des organisations gouvernementales à des fins d’enrichissement personnel ». Il est également accusé d’avoir tout bonnement proposé de vendre des suffrages à ceux qui en avaient besoin lors des différentes élections et d’avoir reçu un salaire du gouvernement en tant que source de renseignements, alors même qu’il ne lui en fournissait pas. « Johnson [est] payé pour maintenir la stabilité intérieure », en conclut le Trésor américain.

Graves violations des droits de l’homme

Les sanctions annoncées le 9 décembre comprennent le gel des propriétés, des intérêts immobiliers et des entités appartenant (directement ou indirectement) à Prince Johnson aux États-Unis. En réponse, l’intéressé a déclaré que « les allégations formulées à son encontre [étaient] vagues et [n’étaient] étayées par aucun fait suggérant [qu’il a] été impliqué dans des affaires de corruption ». Il demande donc au gouvernement américain de fournir les preuves de ce qu’il avance.

En mai 2021, l’ambassade des États-Unis au Liberia avait condamné l’élection de Prince Johnson à la tête de la Commission défense et renseignement du Sénat. Elle avait aussi annoncé qu’elle refusait de travailler avec cet ancien chef de guerre accusé de graves violations des droits de l’homme pendant la guerre civile au Liberia. À la suite de cet épisode, Prince Johnson avait démissionné de son poste.

Au Liberia, de nombreux rapports font état de faits de corruption liés au gouvernement ou à des fonctionnaires. La confiance du public envers l’État et ses agences de lutte contre la corruption est également très faible. Selon le rapport 2021 sur l’état de la corruption du Centre pour la transparence et la responsabilité au Liberia (CENTAL, en anglais), neuf personnes sur dix pensent que la corruption est élevée au Liberia, et les deux tiers des personnes interrogées pensent que le gouvernement ne fait rien pour y remédier. De fait, le président George Weah a beau avoir promis qu’il lutterait contre ce fléau au plus haut niveau, la plupart des individus mentionnés dans les rapports ont échappé aux poursuites.

Tout ceci est en partie dû à la non-application des lois, même si le président de la Commission anti-corruption du Liberia (LACC en anglais) défend son bilan et rappelle qu’elle n’a pas le pouvoir d’engager des poursuites judiciaires.

Influence

Il y a peu de chances que Prince Johnson soit poursuivi ou ait à subir les conséquences de sanctions décidées à Washington. En 2020, le Trésor américain avait en effet sanctionné un autre sénateur libérien, Varney Sherman, lui aussi accusé de corruption. Mais l’intéressé n’a jamais été poursuivi et a conservé son poste.

Les autres feront désormais attention à ce qu’ils font. Je ne dis pas qu’ils ne seront plus corrompus, mais qu’ils ne le seront plus de manière éhontée

Sénateur du comté de Nimba, l’un des plus peuplés du Liberia, Prince Johnson demeure très influent dans le pays. Il est surnommé « le faiseur de roi ». C’est en effet le soutien qu’il a apporté à l’un ou l’autre des candidats au second tour des trois dernières élections qui leur a permis d’être élus à la magistrature suprême. Aujourd’hui, il est un allié clé de George Weah. En contrepartie, la formation au pouvoir ne présente plus de candidats face à lui dans le comté de Nimba.

« Je ne suis pas sûr de la différence que ces sanctions feront pour le capital politique de Johnson au niveau local, résume Ibrahim Nyei, chercheur et analyste politique libérien. Il a l’intention de se représenter au Sénat en 2023 [des sénatoriales et une présidentielle auront lieu cette année-là] et il est probable qu’il remportera le scrutin. » Selon lui, l’annonce du Trésor américain a néanmoins le mérite d’envoyer « un message aux autres politiciens corrompus. D’abord Varney Sherman, maintenant Johnson ». « Les autres feront désormais attention à ce qu’ils font, espère-t-il. Je ne dis pas qu’ils ne seront plus corrompus, mais qu’ils ne le seront plus de manière éhontée. »