Culture

Côte d’Ivoire : Laetitia Ky, Kevine Obin, Nader Fakhry… Quand les influenceurs stars se responsabilisent

Tourisme, gastronomie, mode, humour… Les créateurs de contenus font entendre leur voix sur les questions d’écologie, de genre ou encore de féminisme.

Mis à jour le 17 janvier 2022 à 09:30

Nader Fakhry, Laetitia Ky, Lala Fatima Haïdara et Kevine Obin. © Photomontage / Photos : DR

Plus question de poster dans le seul but de vendre des rêves inaccessibles. Amener à consommer différemment, intelligemment, et surtout de manière consciente, voilà la mission que se sont fixée ces nouveaux créateurs de contenus. Ils capitalisent sur leur image pour vivre de leur activité sur Instagram, Facebook ou TikTok. Mais si la forme reste la même, le fond change. À l’heure des crises écologiques et sanitaires liées à la pandémie, fini les vols à l’autre bout du monde qui font exploser l’empreinte carbone. Sans compter le risque de fermeture des frontières.

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Ces nouveaux enjeux, les globe-trotters influents les ont bien compris. C’est sur le tourisme interne qu’ils misent principalement pour faire découvrir à leur communauté les richesses de leur continent à grand renfort de sensibilisation à l’environnement. Idem du côté de la gastronomie. Cuisine locale accessible ou cinq étoiles, les gourmets du numérique parient sur la valorisation des restaurateurs qui font bouger les lignes dans leur domaine en Côte d’Ivoire. Les créateurs de contenus beauté et humour – thématiques pionnières du genre sur les réseaux sociaux – ne sont pas en reste. Ils en profitent eux aussi pour faire passer des messages qui interrogent la nouvelle génération. Cinq néo-influenceurs ont retenu notre attention.

Nader Fakhry, le globe-trotter activiste

Nader Fakhry. © DR

Nader Fakhry. © DR

« On peut influencer, éduquer, éveiller, sensibiliser », clame Nader Fakhry, 31 ans, Ivoirien d’origine libanaise. Ce micro-aventurier a créé la page Instagram qui porte son nom en 2017, suite à une visite au marché de fripes de Kouté, dans le quartier de Yopougon, à Abidjan. Alors qu’il accompagne son épouse acheter une tenue pour un mariage, il s’amuse à la filmer. « Ma femme était fière de pouvoir composer une super tenue à moindre coût et de seconde main. Elle a fini par poster la vidéo sur sa page en se disant que ses copines allaient avoir envie de visiter le marché. Au final, la vidéo a fait 50 000 vues », s’étonne-t-il encore. Nader Fakhry réalise l’impact que peut avoir le partage d’expériences sur la population. Et commence à documenter ses propres découvertes à partir de photos et vidéos pour « changer le regard des gens sur leur continent ».

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Le cadre dynamique de l’époque profite de ses week-ends et de ses vacances pour explorer la Côte d’Ivoire hors des destinations plébiscitées par les Abidjanais, comme Bassam et Assinie. Cap sur les plages de l’Ouest d’abord, à l’instar de Grand-Bereby, en direction du Libéria. « Les gens étaient agréablement surpris de découvrir ce type de paysages, et moi-même qui ai fait l’école française d’Abidjan, j’ai non seulement découvert des sites incroyables, mais aussi des pans de ma culture que je ne connaissais pas », admet-il. Une première excursion qu’il documente en vidéo et qui attire d’emblée un sponsor.

Fini le salariat pour le nouveau globe-trotter. Régions des savanes, des montagnes, ascension du mont Nimba, rencontres avec les chimpanzés dans la forêt de Taï, traversée du fleuve Cavally, puis découverte de la sous-région et de ses criques inhabitées. Autant d’expéditions qui lui font prendre conscience de la richesse du pays en termes de biodiversité et d’espèces. Et qui l’amène à éditorialiser son contenu en faveur de la protection de l’environnement. « On subit l’exploitation forestière, la perte de la culture depuis la colonisation. J’essaie de préserver tout ça à travers mes vidéos pour alerter la nouvelle génération et influencer les décisions du gouvernement », reconnaît celui qui a été nommé, cette année, ambassadeur des Eaux et Forêts en Côte d’Ivoire, et qui recense quelque 204 000 abonnés sur Facebook et plus de 280 000 sur Instagram.

Laetitia Ky : la féministe qui sublime la beauté noire

Laetitia Ky, l'influenceuse aux tresses sculptées. © © Laetitia Ky

Laetitia Ky, l'influenceuse aux tresses sculptées. © © Laetitia Ky

Cette Ivoirienne de 24 ans n’est pas une créatrice de contenus beauté comme les autres. Depuis 2016, Laetitia Ky modèle sa chevelure crépue en s’inspirant des coiffes africaines de la période précoloniale. Sur sa page Instagram, aucun conseil pour définir ses boucles ou réaliser des tresses. En lieu et place, des autoportraits léchés où elle met en scène de véritables sculptures capillaires, réalisées à l’aide de fils et servant à illustrer son propos. Corps féminins nus meurtris, mutilés, mais aussi puissants et forts, viennent ainsi s’ériger fièrement au sommet de sa tête. Ses créations engagées s’accompagnent de textes dans lesquels elle brise la loi du silence autour des violences et des oppressions sur le genre, dont elle a elle-même été victime. Le cheveu afro comme symbole d’émancipation retrouve de sa superbe pour dénoncer l’indicible.

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Son esthétique puissante et ses messages ont permis à Laetitia Ky de remporter, en 2019, le concours Elite Model Look dans la catégorie « Création digitale », lancé en partenariat avec TikTok – réseau sur lequel elle compte aujourd’hui près de 6 millions de followers – et de signer un contrat avec l’agence d’une valeur de 50 000 dollars, (44 300 euros ou plus de 29 millions de F CFA). Laetitia Ky a également su séduire des marques de luxe américaines comme Marc Jacobs et DKNY dans le cadre de campagnes digitales. Mais l’influenceuse n’en oublie pas son premier combat et profite de sa visibilité pour continuer à promouvoir l’émancipation des femmes en dehors des frontières du numérique. Son premier livre Love and Justice: A Journey of Empowerment, Activism and Embracing Black Beauty sortira en avril 2022, aux éditions Princeton Architectural Press.

Kevine Obin, l’humoriste d’un nouveau genre

Kevine Obin. © Afrikfashion

Kevine Obin. © Afrikfashion

Sa première vidéo postée sur YouTube en 2017 lui a rapporté 170 euros. Aujourd’hui, Kévine Obin, 25 ans, touche entre 5 000 et 10 000 euros par mois grâce à ses stories caméra, des formats longs où il narre un événement vécu, personnel et souvent drôle. « J’ai commencé de façon très artisanale, avec beaucoup d’amateurisme, car je ne comptais pas en faire mon métier, confie-t-il. Mais mon naturel a plu à ma communauté. Je parle avec mon accent ivoirien et j’utilise des expressions ivoiriennes que certains de mes abonnés ont d’ailleurs découvertes avec moi. » Grâce à sa visibilité, Kévine Obin a été contacté par la chaîne de télévision privée ivoirienne Life TV pour animer une nouvelle émission hebdomadaire Le Canapé des affairés, diffusée chaque samedi à 20 heures, heure de grande écoute. Une formule calquée sur le contenu posté sur sa chaîne (260 000 abonnés).

« L’émission est ensuite rediffusée sur YouTube, on fait le pont entre les deux formats », analyse ce diplômé d’un bachelor en journalisme télé et radio qui rêve d’avoir, à terme, son propre talk-show. « Life TV est une télé décomplexée qui recrute des jeunes talents et qui n’a pas eu peur de faire appel à un garçon efféminé comme moi », apprécie-t-il. Et pour cause, Kévine Obin redéfinit les codes du genre en s’amusant à brouiller les pistes du masculin, du féminin et des préférences sexuelles, dans un pays où l’homosexualité n’est pas illégale mais où la communauté LGBTQI+ reste largement stigmatisée. En 2018, l’humoriste postait une vidéo intitulée Suis-je gay, je réponds enfin ! (plus de 384 000 vues) pour répondre aux nombreux commentaires qui l’assaillaient sur le sujet. Kévine joue sur l’homophonie et fait son coming out « gai ». Une bonne stratégie de communication qui lui vaut d’être suivi par plus de 530 000 personnes sur TikTok.

Lala Fatima Haïdara, la goûteuse engagée

Lala Fatima Haïdara © DR

Lala Fatima Haïdara © DR

« Les restaurateurs me sollicitent directement maintenant », réalise Lala Fatima Haïdara, alias la goûteuse, nom de sa page Instagram créée en 2018. Si cette Ivoirienne de 29 ans continue de tester les bonnes adresses, à raison de deux à trois restaurants par semaine, elle n’hésite pas à garder son esprit critique et s’autorise même parfois la mention d’un bémol. « Mes abonnées me font confiance, il faut rester vraie », martèle-t-elle. Fatima exclut les campagnes payantes de sa stratégie mais elle met volontiers en place des jeux concours pour vivre de son activité et permettre à sa communauté – plus de 500 000 sur Facebook et Instagram compris – de découvrir la diversité du paysage culinaire local.

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« Je veux montrer aux Ivoiriens que l’on peut bien manger traditionnel, mais qu’il existe aussi des tables fusion afro-internationale et une vraie gastronomie sur place », détaille celle qui souhaite aussi, grâce à ses photos léchées et alléchantes, prouver que le tourisme culinaire a toute sa place en Côte d’Ivoire. Pour l’heure, cette diplômée en gestion et stratégie des PME, cumule son activité de créatrice de contenus et son statut de salariée. Mais elle rêve d’ouvrir son propre restaurant. En attendant, l’influenceuse profite de sa petite notoriété pour lancer des actions gourmandes et sociales en organisant depuis 2020 le Social Food Tour. Cet événement, qui se tient pendant cinq jours mi-décembre, donne l’opportunité à des enfants de profiter gratuitement d’un repas complet dans un restaurant convivial.

Prince Edja : le voyageur rêveur
Prince Edja © DR

Prince Edja © DR

« Grand-Lahou, dans la région des Grands-Ponts, la terre natale du mapouka, l’un des berceaux du youssoumba, des plages encore vierges… Depuis quarante ans, le rivage est avalé vers le nord par l’océan, à raison de un à deux mètres par an. Beaucoup de monuments ont déjà disparu… » Voilà ce que l’on peut lire sur une des stories postée sur la page Instagram de Prince Edja (plus de 10 000 followers).

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Sorte de reporter voyageur 2.0, cet ancien directeur marketing et communication de l’hôtel Azalaï d’Abidjan, passe aujourd’hui le plus clair de son temps à promouvoir le tourisme local. Korhogo, Dabou, San Pédro, Tiassalé… Autant de destinations que Prince Edja revalorise. Cet ancien expatrié à Accra (Ghana) sillonne la Côte d’Ivoire, mais aussi la sous-région et d’autres territoires du continent. Il compte 28 pays visités au compteur : Kenya, Guinée-Bissau, Sénégal, Burkina, mais aussi Maroc. Un moyen pour lui de mettre un coup de projecteur sur le patrimoine culturel et naturel africain et de prouver que les voyages qu’il réalise sont accessibles à tous. « J’incite ma famille d’abonnés à découvrir, tester, oser certains de mes voyages (…) et à découvrir la culture et la tradition des peuples, précise-t-il sur sa page. Je ne vends pas du rêve, je vis mes rêves ».