Politique

France : qui est Paul Soler, le « Monsieur Libye » d’Emmanuel Macron ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 14 décembre 2021 à 11:19

Paul Soler (à g.) avec l’ambassadeur américain en Libye Richard Norland (à dr.), le 28 avril 2021. © U.S. Embassy France

Après avoir misé sur le maréchal Haftar, Emmanuel Macron, par la voix de son envoyé spécial en Libye Paul Soler, a choisi une stratégie plus pragmatique pour marquer le retour de Paris dans le jeu.

À quelques jours de la présidentielle libyenne, Paris scrute de près l’évolution du processus électoral. Aux commandes de ce dossier brûlant, Paul Soler, envoyé spécial de la France sur place.

Depuis mars, le discret « Monsieur Libye » d’Emmanuel Macron est revenu sur le devant de la scène pour piloter ce dossier stratégique pour la France. Enjeu : la sécurité du bassin méditerranéen.

Diplomatiquement, la France a marqué des points avec l’organisation, le 12 novembre, à Paris, de la conférence internationale sur la Libye, préparée en amont par Paul Soler. Le maître d’œuvre de la politique hexagonale en Libye a eu fort à faire pour imposer le retour de Paris dans ce dossier géostratégique crucial. D’autant que deux acteurs étrangers pèsent de tout leur poids sur l’échiquier libyen : la Turquie et la Russie.

Ankara et Moscou ont en effet renforcé leur influence dans le pays à travers la présence sur le terrain de forces militaires turques et d’éléments de la société paramilitaire russe Wagner. De son côté, l’Union européenne (UE) peine à s’exprimer d’une même voix, Berlin ayant pris l’ascendant sur les négociations de sortie de crise. Tandis que Paris doit nouer avec le gouvernement de transition libyen des relations plus apaisées.

« Le meilleur scénario »

Après avoir longtemps soutenu Khalifa Haftar, l’Élysée envisage  aujourd’hui différents scénarios. Depuis le lancement du processus électoral, Paul Soler multiplie les entretiens avec les principaux candidats : Abdulhamid Dabaiba, Fathi Bachagha, Khalifa Haftar, Aref Ali Nayed, etc.

Récemment, la politique libyenne de la France est devenue un peu plus pragmatique »

L’envoyé spécial a également pris part à la dernière réunion du comité militaire joint dit 5+5 à Tunis, dont le but est de réunifier l’armée. La partie ne sera pas facile. « Le meilleur scénario pour Paris serait d’avoir un interlocuteur dans le prochain gouvernement et de pouvoir faire acter le départ des forces étrangères », estime une source proche du dossier libyen.

Pour sa part, Jalel Harchaoui, chercheur à la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, estime que Paris pourrait désormais accepter le maintien au pouvoir à moyen terme du Premier ministre intérimaire, Abdulhamid Dabaiba, pourtant proche de la Turquie.

« Récemment, la politique libyenne de la France est devenue un peu plus pragmatique », estime le spécialiste de la Libye. Qui voit dans ce « modeste changement » un alignement sur la diplomatie émiratie, car « la volonté du prince-héritier Mohammed Ben Zayed est de cultiver une forme de dialogue avec Ankara ».

Haftar en perte de vitesse

Paris semble donc avoir chargé Paul Soler de reconsidérer sa position à l’égard de Khalifa Haftar. Lequel a perdu de son aura depuis l’échec de son offensive sur Tripoli, en 2020. Sa dernière visite dans la capitale française, où il a été reçu plusieurs fois, remonte à mars 2020. Ses chances de remporter le scrutin sont mathématiquement faibles.

Les candidats de l’Ouest bénéficient d’une plus forte densité de population que l’Est et donc d’un avantage numérique dans les urnes. Mais Khalifa Haftar pourrait se raccrocher à une alliance avec le candidat misrati Fathi Bachagha.

Pour Jalel Harchaoui, « Paris a de la sympathie pour l’ancien ministre de l’Intérieur Fathi Bachagha. Qui se positionne comme une figure révolutionnaire de Misrata capable de travailler étroitement avec le maréchal Haftar et le président du Parlement, Aguila Saleh. »

Mais selon le chercheur, la France n’a pas totalement révisé son approche. Et continue de calquer sa stratégie sur celle des Émirats arabe unis, soutien financier du maréchal Haftar.

« Paul Soler a longtemps été la figure de proue à Paris de cette politique libyenne très partiale, toujours loyale à Abou Dhabi. Et en le consacrant comme envoyé spécial pour la Libye au début de 2021, la présidence Macron a démontré que la sacro-sainte fidélité aux Émirats arabes unis demeurait une réalité immuable. »

Revenu officiellement sur le devant de la scène en mars dernier, Paul Soler est un habitué du terrain libyen

Malgré sa proximité avec le maréchal, l’Élysée a toujours assuré qu’il n’avait pas appuyé militairement Haftar. Selon une source autorisée française, « au moment où l’ex-président Fayez el-Sarraj perdait pied face aux milices, il fallait trouver une solution. Comme Haftar disposait d’une armée à l’Est, nous avons favorisé les négociations entre les deux hommes ». Paris organise alors la conférence de La Celle-Saint-Cloud en juillet 2017, puis une nouvelle rencontre en 2018. Sans résultat tangible.

Pour la France, le soutien à Haftar répondait aussi à l’objectif d’endiguer la montée en puissance d’Al-Qaïda et d’Ansar al-Charia, favorisée par l’instabilité. « Haftar était dans une dynamique de lutte contre le terrorisme », insiste notre source, rappelant les batailles « antijihadistes » qu’il a menées pour reprendre Benghazi et Derna en 2017 et 2018. De fait, Paris n’était pas loin : la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) avait notamment fourni un appui en renseignements à Khalifa Haftar.

« Le problème, c’est que la carte Haftar fonctionnait bien sur le papier, mais que les spécificités libyennes n’ont pas été assez prises en considération. Les alliances tribales ont été négligées, comme en atteste l’échec de la prise de Tripoli », estime une autre source proche du dossier.

Conseiller de l’ombre

Revenu officiellement sur le devant de la scène en mars dernier, Paul Soler est un habitué du terrain libyen. Commandant de l’armée de terre issu du 13e Régiment de dragons parachutistes (RDP) spécialisé dans les renseignements pour le chef d’état-major des armées (CEMA) et le Commandement des opérations spéciales (COS), il était sur place lors de l’opération menée en appui à l’insurrection populaire contre Mouammar Kadhafi en 2011. Il y est également retourné en 2016 lors de l’installation du Gouvernement d’accord national de Fayez el-Sarraj.

Le rapprochement avec Haftar avait créé des dissensions avec l’ambassadrice de France en Libye, Brigitte Curmi

Surtout, il a déjà géré le dossier libyen de 2017 à 2019 en tant que conseiller au sein de l’état-major particulier du président Emmanuel Macron. L’absence de son nom sur l’organigramme de l’Élysée avait suscité la curiosité. Paul Soler était alors chargé par le chef de l’État de définir la ligne politique française en Libye, aux côtés du conseiller Afrique de l’Élysée, Franck Paris, et de l’ex-conseiller diplomatique, Philippe Etienne.

En contact avec les différents acteurs locaux, Paul Soler avait multiplié à l’époque les rendez-vous sur le terrain. Le rapprochement avec Haftar avait alors créé des dissensions avec l’ambassadrice de France en Libye, Brigitte Curmi. Celle-ci, qui avait privilégié des discussions avec les autorités de Tripoli, sera remplacée en juillet 2018 par Béatrice Le Fraper du Hellen.

En 2020, Paul Soler était nommé premier conseiller de l’ambassadeur de France en Jordanie. Mais pour certains observateurs, le timing de cette parenthèse faisait écho à la déroute de Khalifa Haftar lors de sa tentative de conquérir la capitale tripolitaine, lancée en avril 2019.